À la reconquête du leadership musulman en France

Dans un précédent article, nous mentionnions l’idée qu’un islam de France n’existe pas, mais qu’il serait plutôt préférable de parler de « musulmans de France ». La France abrite environ six millions de musulmans, traversés par des modes de pratiques et de croyances subjectives et variées. Davantage fiers de leur islamité que de leur nationalité, une majorité de musulmans est confrontée aux échecs successifs de politiques de développement et du déficit de justice sociale qui règnent depuis plus de cinquante ans, qui ont fracturé le pacte d’intégration d’une grande partie de citoyens souvent issus de la France « d’en bas ».

En ce début du XXIème siècle, les musulmans font face à des changements structurels fulgurants qui les plongent dans un lendemain d’incertitude. En effet, la vie des musulmans a si profondément changé, qu’il leur est difficile de se conformer à une loi qui correspond à une réalité sociale différente de la leur. L’islam, plus qu’une religion, est un mode de vie, qui valorise notamment les liens sociaux, la justice et la solidarité, là où l‘Occident, prône des valeurs tels que l’individualisme et le matérialisme, dans lesquelles le musulman se sent perdu face à la rationalité moderne. Comment trouver un équilibre de vie dans un monde marchand qui valorise le culte de la performance et du narcissisme ?  Comment trouver sa place dans un monde en crise où l’individu ne se projette pas ou plus ? Face aux doutes de l’existence, l’individu trouve dans l’islam un refuge dans des valeurs et des symboles issus d’une tradition ancienne. L’islam fonctionne alors comme un système de sécurité plus que comme un élan métaphysique.

Phénomène inédit, avec l’explosion d’Internet, la diffusion de la religion n’est plus monocentrée, mais elle a plusieurs centres. La famille et la mosquée qui étaient jadis les principales courroies de transmission de la foi, sont dépassées par Internet, devenu une véritable forme sociale et politique constituée de communautés. Internet a démultiplié l’offre religieuse jusqu’ici inaccessible au plus grand nombre et a généré des formes nouvelles d’adhésion à la foi. Confronté à une crise de la démocratie, le citoyen dont le rôle est de veiller, d’être en état d’alerte et sur ses gardes[1], s’exprime sur Internet, vecteur d’une contre-démocratie, où l’anonymat favorise la liberté d’expression. L’islam n’échappe pas à ce phénomène. Le désenchantement idéologique a entraîné une approche plus individualisée de la foi et des questions religieuses, en particulier envers ceux qui sont censés parler au nom des musulmans. Le problème de la confiance personnelle accordée à la représentativité musulmane s’est du même coup aiguisé, aggravé dans un contexte où l’islam sunnite n’a pas de clergé. L’affaire Tariq Ramadan fin 2017[2], est emblématique de l’atomisation d’une communauté plus que jamais méfiante à l’égard d’éventuels leaders ou de représentants musulmans. La centralité des scandales, et par conséquent, des politiques de dénonciation s’en est trouvée accrue[3]. La réputation des individus est devenue une variable clef de la production de la confiance. Il suffit à cet égard, de relever le phénomène de l’évaluation, critère de la confiance attribuée aux prédicateurs sur Internet, à travers les commentaires laissés sur les réseaux sociaux.

Dans un climat de crise et de défiance de l’autorité, il paraît d’autant plus difficile de structurer l’islam en France, lorsque les velléités d’un énième organe chargé de la surveillance du culte, émanent de personnalités désignées par l’État ou autoproclamés leaders dont les « effets d’autorité » pour reprendre l’expression de Pierre Bourdieu auprès des musulmans seront nuls. Il suffit de demander à un musulman s’il connait Ahmet Ogras (président du CFCM[4]), Tareq Oubrou (imam de Bordeaux), Hakim el Karoui (potentiel président de l’AMIF[5]) ou encore Ghaleb Bencheikh (président de la Fondation de l’islam de France), dans la majorité des cas, la réponse sera négative. A l’inverse, demander lui s’il connaît Bassem Braîki (animateur radio), Ayman TR (prédicateur), Abdelmonaim Boussena (prédicateur) ou Hassen Iquioussen (prédicateur), la réponse sera souvent affirmative.Cela n’a rien de surprenant car Internet est aujourd’hui le support central de la circulation de l’information religieuse, de l’interaction et de l’opinion publique. Sur ce point, nous vous renvoyons à notre ouvrage Islam 2.0 où nous traitons notamment du succès croissant des prédicateurs 2.0.

Autre phénomène inédit résultant d’un islam de marché, jamais autant d’organes indépendants de représentation des musulmans de France, exclusivement sous l’impulsion d’hommes d’origine maghrébine, ne se sont concurrencés sur le terrain du leadership. Ces nouveaux conquérants usent souvent de stratégie de dénonciation des structures existantes afin de se positionner en tant que nouvel acteur individuel ou nouveau groupe, sans servir les intérêts de leurs membres. Le vide « symbolique » laissé par un Tariq Ramadan, très médiatisé et apprécié au sein de la communauté musulmane, a visiblement auguré de nombreuses ambitions carriéristes.

L’organisation du culte musulman sur le volet pratique tels que l’éducation religieuse, les mosquées, les carrés musulmans, l’aumônerie, le halal, le recrutement des imams… devrait revenir à des hommes et à des femmes ancrés localement, religieux ou non, animés avant tout par une vision éthique et humaniste conformément aux valeurs islamiques, et non par une démarche égotique et de pouvoir. La couverture des besoins religieux des musulmans se ferait probablement mieux grâce à des compromis sur le plan local qui assureraient aussi bien l’enracinement des groupes, qu’une part de visibilité symbolique. Combien de fonds récoltés pour la construction de mosquée ou de dons de fidèles sont gérés en toute opacité. Combien d’imams dévoient les fondements islamiques en encourageant les fidèles à enfermer davantage la femme à travers le couvrement du corps tout en favorisant son oppression. Combien de familles éduquent leurs enfants à travers le schéma de structuration identitaire basé sur une dichotomie entre le halal (autorisé) et le haram (interdit).

Il faudrait en premier lieu créer des espaces intellectuels et scientifiques qui favoriseraient l’éducation religieuse des musulmans de France. La circulation de l’information religieuse n’a jamais été aussi massive avec Internet, pourtant l’aporie de l’ignorance persiste. Il y aura moins de problèmes lorsque ces initiatives seront encouragées comme les établissements catholiques « à caractère propre ». Le financement de l’ensemble de ces projets en coordination avec l’État, dans un cadre juridique conforme à la Loi de 1905, ne devra pas faire l’économie de la création de comités éthiques afin d’en assurer la bonne gestion tout en se débarrassant des dépendances extérieures.

L’enjeu majeur pour les musulmans de France est de désigner des acteurs qui serviront leurs intérêts et non, pour ces derniers, d’utiliser les musulmans pour assoir des ambitions personnelles. Ce schéma est au coeur de la méfiance de la communauté musulmane à l’égard de tout organe de représentation de l’islam en France et in fine de sa politisation. Il est utile de rappeler que, dès son origine, l’islam a souffert de dissensions graves causées par des hommes l’ayant manipulé comme instrument politique et de pouvoir. Les problèmes liés à l’islamisme perdurent à ce jour au sein des sociétés musulmanes.

Le CFCM créé en mai 2003 par N. Sarkozy, organe central censé  représenter l’islam en France, peine toujours à se faire entendre et voit depuis sa création toujours les mêmes responsables se succéder, avec son lot de promoteurs affiliés à des États étrangers. Il n’existe pas dans l’islam sunnite de clergé, ce qui crée un rapport horizontal entre les croyants et rend difficile l’acceptation, même symbolique, d’une quelconque représentativité religieuse. Dans ce cas, nous comprenons le tâtonnement et surtout l’incapacité des autorités politiques depuis plusieurs décennies, à trouver des représentants d’une communauté musulmane qui, en tant que telle, n’existe pas.

 

Fatima Achouri

 

 

 

 

[1]La contre-démocratie. La politique à l’âge de la défiance-Pierre Rosanvallon – Editions Points -2014.

[2]Personnalité musulmane très populaire auprès des musulmans de France, T. Ramadan est accusé de viols par plusieurs femmes et placé en détention préventive fin 2017.

[3]La contre-démocratie. La politique à l’âge de la défiance-Pierre Rosanvallon – Editions Points -2014.

[4]Conseil français du culte musulman

[5]Association musulmane pour l’islam de France.