À Troyes, les femmes juives font entendre leur voix

Un congrès inédit a réuni, à Troyes, des femmes de différents courants du judaïsme, pour étudier la présence et le leadership des femmes dans la Bible, le Talmud et le Midrash, et défendre l’accès des femmes à la connaissance religieuse.

La ville n’a pas été choisie au hasard pour ce premier congrès mondial qui a réuni, lundi 17 et mardi 18 juin, près de 200 personnes pour étudier la place des femmes dans la tradition juive. Troyes est la ville natale de Rachi, l’un des commentateurs les plus connus de la Torah et du Talmud, qui y a créé au XIe siècle une maison d’études juives de grande renommée.

Ce vigneron érudit était père de trois filles, elles aussi éduquées dans la connaissance de la Bible. « Si elles le désirent (…), rien ne saurait les en empêcher », écrivit-il à propos de l’instruction des femmes dans son livre de prière.

Un millier de femmes rabbins dans le monde

Initialement, le congrès intitulé « Les Filles de Rachi » voulait réunir des femmes rabbins de plusieurs pays. Elles sont aujourd’hui un millier à travers le monde, même si seules trois, toutes de la mouvance libérale, exercent leur rabbinat en France (une quatrième, qui termine sa formation au collège rabbinique Leo-Baeck de Londres sera ordonnée à la fin du mois), le judaïsme français étant encore majoritairement de tendance orthodoxe.

« Mais finalement, au-delà des femmes rabbins, nous avons voulu réunir beaucoup plus largement des érudites, docteures en Bible, en Talmud ou en Midrash, enseignantes… », explique Manon Brissaud-Frenk, une des initiatrices du colloque avec Tom Cohen, rabbin d’une synagogue libérale dans le 17e arrondissement de Paris.

« Plus que jamais nous avons besoin de réunir toutes nos énergies pour travailler les textes », souligne Joëlle Bernheim. D’obédience orthodoxe, psychanalyste et diplômée du Michlalah Women’s College of Jerusalem, la fondatrice du Centre d’études juives au féminin de Paris se félicite que seules des femmes partagent avec elle la tribune au cours des deux jours du congrès.

« Redonner la parole aux femmes »

Ateliers d’études sur la place des femmes dans la Bible, le Talmud, le Midrash et la Halakha (loi juive) se succèdent. « Esther, qui endosse les vêtements royaux, est un leader qui ne voulait pas l’être, analyse ainsi la rabbin américaine Tamara Cohn-Eskenazi. Beaucoup d’entre nous avons peur d’endosser cette autorité. Même si nous sommes apeurées comme Esther et manquons d’expérience, nous devons endosser ce vêtement ! »

Des propos que ne réfute pas Pauline Bebe, investie dans la préparation de cette rencontre, et qui a longtemps été la seule femme rabbin en France. « Il est temps de laisser s’exprimer les voix de celles qui se sont tues pendant des millénaires, de redonner la parole aux femmes aux côtés des hommes pour pouvoir compléter l’interprétation des textes, affirme-t-elle. Tant que les femmes ne prennent pas possession des textes, elles ne peuvent faire entendre leur voix. » Cette libérale se réjouit de voir « pour la première fois, toutes les tendances du judaïsme réunies ».

Après leurs ordinations, Myriam et son mari pensent ouvrir une petite communauté orthodoxe à Paris, indépendante du Consistoire qui ne reconnaît pas le rabbinat des femmes. Elle se réjouit de l’existence de ce congrès qui permet d’entendre des voix différentes « pour apprendre des autres ». « Le fait que la moitié de l’humanité se sente autorisée à étudier et à transmettre la Torah va forcément enrichir l’interprétation qui en est faite. » Une deuxième édition de ce congrès devrait avoir lieu dans deux ans.

La Maison Rachi, un centre culturel et patrimonial ambitieux

La Maison Rachi, qui a accueilli le congrès Les Filles de Rachi, est née de la réhabilitation de la synagogue de Troyes en 2017. Alors que le bâtiment du XVIe siècle menaçait de s’effondrer, la petite communauté locale a décidé de rendre hommage au maître de Troyes, Rachi, en développant une maison ayant pour vocation de mettre en lumière son œuvre en accueillant toutes les tendances du judaïsme, au sein de cette synagogue dépendant du Consistoire de France. Un institut universitaire complète l’ensemble.

 

La Croix