Égypte : duel feutré entre Sissi et Al-Azhar

Le président égyptien avait appelé en 2014 l’institution à « révolutionner l’islam » devenu « une source d’anxiété pour le monde entier ». Sans résultat.

 

Le président Sissi a décrété trois jours de deuil national en Égypte, mais le peuple portera le deuil bien plus longtemps. Comment oublier l’attentat du 24 novembre contre des fidèles en prière dans la mosquée de Bir al-Abed, dans le Sinaï-Nord. 305 morts ( dont 27 enfants) et 128 blessés. C’est l’attentat le plus meurtrier de l’histoire récente de l’Égypte. Le président a juré de venger les « martyrs » par un coup de force brutal. Il a déjà commencé à tenir son serment.

Le déroulement de l’attaque donne à penser que les terroristes jouissaient de complices locaux. Dans le Nord-Sinaï, on le sait, des tribus bédouines soutiennent les djihadistes. Ailleurs aussi, des populations qui se sentent délaissées sont prêtes à les aider. Voilà pourquoi nombre de cheikhs et d’intellectuels souhaitent que l’appel lancé par le président Sissi, le 28 décembre 2014, soit entendu et appliqué.

Nous devons révolutionner notre religion.

Dans l’institut millénaire d’enseignement de l’islam sunnite, le raïs avait appelé à une « révolution de l’islam » : « Je m’adresse aux oulémas et aux imams. Nous devons examiner la situation actuelle en adoptant une perspective vaste et éclairée… Il est inconcevable que la pensée que nous tenons pour sacrée puisse faire de l’entière communauté islamique une source d’anxiété, de danger, de meurtres et de destructions partout dans le monde. Il est inconcevable que cette idéologie… – je ne parle pas de religion mais d’idéologie, le corpus d’idées et de textes que nous avons sacralisés au cours des siècles – soit rendue au point où il est devenu très difficile de la remettre en question. Nous avons atteint un point où cette idéologie est considérée comme hostile par le monde entier. (…) Vous devez vous opposer à l’idéologie actuelle avec fermeté. Permettez-moi de le répéter : nous devons révolutionner notre religion. »

S’adressant au recteur d’Al-Azhar, le cheikh Ahmed al-Tayeb, Sissi s’était fait plus précis : « Honorable imam, vous portez la responsabilité devant Allah. Le monde entier attend votre parole, car la nation islamique se déchire, se désintègre et s’en va à sa perte, et cela, de nos propres mains… »

Aucun chef d’État égyptien n’avait jamais tenu un tel discours. C’était un acte tout à la fois audacieux et courageux. Mais il a plongé la majorité des oulémas dans une grande méfiance : les changements que propose le président pourraient être lourds de conséquences. Tous les fidèles ne sont pas prêts à admettre une évolution qui modifie certains textes séculaires, et introduit une nouvelle vision du discours religieux. Principal interlocuteur du président égyptien, le cheikh Ahmed al-Tayeb, ne réagit pas. Au lendemain du discours, la presse gouvernementale défend avec virulence les propositions du président, d’autres journaux s’abstiennent de tout commentaire.

Le silence d’Al-Azhar

Dès lors commence un duel feutré entre Al-Azhar et la présidence. La plupart des cheikhs n’ont pas l’intention de répondre aux directives du président Sissi, tandis que les religieux du ministère des Wakfs (chargé des questions islamiques) s’appliquent à les suivre. La presse gouvernementale et les parlementaires proches du régime lancent une offensive contre Al-Azhar. Les principales critiques l’accusent de n’avoir pas rejoint la guerre idéologique contre le terrorisme menée par le chef de l’État et de ne pas promouvoir un renouveau du discours religieux en Égypte. « L’institution religieuse, ajoutent-ils, refuse d’accuser d’hérésie l’État islamique (Daech en arabe), qui a revendiqué plusieurs attentats terroristes dans le pays, en particulier contre les Coptes.

En réponse, Al-Azhar, pour montrer qu’elle remplit bien son rôle d’institution islamique modérée, a tenu au cours des récents mois des conférences sur le sujet de la lutte contre le terrorisme.

Mais les proches de la présidence affirment que les relations sont tendues entre les autorités et l’institution millénaire. Après une rencontre entre le raïs et le grand imam le 30 novembre 2016, le quotidien indépendant Al-Misriyoune a observé que le président était furieux qu’Al-Azhar n’attaque pas les organisations de l’islam politique, en particulier l’EI et les Frères musulmans.

Un conseil suprême

Le président Sissi a commencé par agir avec diplomatie. Le 21 juin 2017, lors de la cérémonie de Laylat al-Qadr (la nuit au cours de laquelle, selon la tradition musulmane, le Coran a été révélé pour la première fois au prophète Mohammed), Sissi a fait l’éloge d’Al-Azhar, mais il a réitéré le besoin d’un renouveau du discours religieux : une « question de vie ou de mort pour le peuple et pour la oumma ».

Le 26 juillet, quatre mois après les deux attentats du dimanche des Rameaux contre l’église Mar Girgis à Tanta et la cathédrale Saint-Marc d’Héliopolis, revendiqués par Daech, le président Sissi a adopté une mesure majeure. Il a décidé d’établir sous sa direction un « conseil suprême » pour combattre l’extrémisme et le terrorisme. Ses membres sont le président du Parlement, le Premier ministre, le cheikh d’Al-Azhar, le pape Tawadros ll, plusieurs ministres, le chef des renseignements, le mufti d’Égypte ainsi que des personnalités publiques. Selon les médias proches du régime, la création de ce conseil signifie que la présidence a décidé d’agir sur la question du renouveau du discours religieux, au lieu d’attendre que le ministère des Wakfs ou Al-Azhar adoptent ce chemin.

Cette décision d’Abdel Fattah al-Sissi prouve sa détermination. Reste à savoir si tous les prédicateurs suivront cette voie.

 

Le Point