Égypte : les voix féminines de l’islam

Les autorités égyptiennes ont nommé 144 prédicatrices dans les mosquées du pays. Leur mission : enseigner l’islam, mais aussi guider les femmes musulmanes.

L’image est inhabituelle en Égypte. Un homme, le ministre des Affaires religieuses, fait face à plus d’une centaine de femmes aux voiles de toutes les couleurs. Lors de cette conférence inédite qui réunit les nouvelles prédicatrices, les cheikhs – ils sont une vingtaine, relégués sur les côtés – font office de figurants.

« Il faut qu’on investisse les universités, les centres de loisirs, les écoles et pas seulement les mosquées pour enseigner le bon islam », interpelle sans détour Nagat Wakail. Cette professeur d’anglais arrive de Sohag, une ville située en Haute-Égypte à plus de cinq heures du Caire. Pour obtenir sa licence de prêche, Nagat Wakail et 143 autres femmes ont réussi l’examen très sélectif d’Al Azhar, l’institution de référence pour les sunnites du monde entier. Elles étaient plusieurs centaines à se présenter aux épreuves d’explication de « hadiths » ( les paroles du prophète Mohammed rapportées par ses compagnons) et de mémorisation des trois parties du Coran concernant les femmes et la famille.
« Je veux changer la société »

Nagat Wakail, smartphone à la main, veut se servir de son nouveau titre religieux comme d’un porte-voix. « Ça m’offre plus de légitimité. Les gens vont mieux accepter mes idées et mes conseils, car ils sont basés sur la religion. » Victime d’excision comme 90 % des Égyptiennes, la nouvelle prédicatrice rappelle régulièrement que le Prophète n’a pas excisé ses filles. « Les Égyptiennes souffrent de nombreux maux comme le harcèlement sexuel et les mariages forcés. Je veux les défendre parce que beaucoup ont peur de leur mari et de leur famille. Je veux changer la société », poursuit-elle.
En nommant 144 prédicatrices, le ministère des Affaires religieuses offre une tribune officielle inédite à un phénomène peu connu. Depuis plusieurs années, quelques femmes ont pris l’initiative d’organiser elles-mêmes des prêches privés dans des maisons et sur des chaînes de télévision par satellite. Désormais, elles seront sous l’autorité du ministère des Affaires religieuses et seront rétribuées, selon leur expérience, entre 10 et 60 euros par mois. « Cette décision change tout, car ils ont sélectionné les plus compétentes et exclu les extrémistes », s’enthousiasme Wafaa Abdel Salam, dont le voile vert fluo contraste avec sa longue robe noire.
Doctrine officielle d’Al Azhar
Pour cette chef d’entreprise qui officie aussi à la télévision, l’enjeu est de permettre aux musulmanes de trouver des réponses à leurs questions les plus intimes, sans craindre le regard de l’imam. Les règles, la grossesse et les problèmes de couple : « Tout a une réponse religieuse », assure Wafaa Abdel Salam. Le divorce ? « La femme peut le demander si son mariage est un échec. » La polygamie ? « Si l’épouse tient bien sa maison et que la vie de couple se passe bien, rien ne justifie la polygamie. En revanche, si elle est malade et ne peut plus satisfaire son mari alors ce dernier peut en épouser une seconde. »
Très loin d’être progressistes, ces propos reflètent la doctrine officielle d’Al Azhar dite « du milieu ». Sans bousculer les traditions, l’institution azharie et le Conseil égyptien de la fatwa (instance qui délivre des avis juridiques en s’appuyant sur les textes islamiques) s’attachent surtout à disqualifier les discours radicaux prônant la violence et la terreur. Tant que les prédicatrices restent dans ce cadre pondéré, les nuances sont autorisées.
Dans une zone rurale du delta du Nil, Mahrosa Zanta veut encourager les parents à laisser leurs enfants décider de leur mariage. Même si cette femme d’une cinquantaine d’années couvre ses cheveux, elle affirme que le foulard n’est pas obligatoire. Dans la vallée du Nil, à Minya, Rajah Edin, serrée dans son pardessus mauve, estime en revanche que les femmes ne peuvent pas travailler si leur mari y est opposé.
Retour au conservatisme

 

« C’est une étape importante » veut croire la féministe Imane Abdelwahed. « Ce tampon d’Al Azhar va encourager d’autres femmes à s’engager et va nous aider à convaincre la jeune génération que les femmes ont des droits dans la religion. » Née dans les années 1950, elle se sent de plus en plus impuissante dans cette société égyptienne redevenue conservatrice.
« Trente ans après on en est toujours à militer pour que les femmes puissent étudier, travailler et sortir dans la rue seule sans être blâmée », déplore cette croyante, qui entoure son visage d’un fin voilage opaque. À la différence qu’aujourd’hui, cette ex-PDG connaît très peu de jeunes femmes sensibles à son combat. Même sa propre fille, diplômée de médecine, préfère être femme au foyer pour « respecter les normes religieuses actuelles de la société ». À travers son ONG, la New woman fondation, Imane Abdelwahed espère nouer des partenariats avec ces nouvelles prédicatrices et véhiculer un discours religieux plus favorable aux femmes.
« Les prédicatrices vont combler un vide »

Sans provoquer de violentes oppositions, ces nominations ont tout de même suscité des prises de positions essentialistes de quelques imams. Dans la province agricole de Mansoura, au nord du Caire, Mohammed Shawy, surnommé « cheikh » par la population, estime que les femmes sont trop occupées par leurs maris et leurs enfants pour remplir la fonction très prenante de prédicateur. « À cause des grossesses, de l’allaitement, des règles, les femmes sont plus faibles que les hommes et donc encore moins disponibles », précise cet employé du ministère des Affaires religieuses, à la barbe poivre et sel.
Au cœur de la capitale égyptienne, dans la grande mosquée Salah el din, Sara s’étonne de ces critiques. Elle travaille comme médecin avec son niqab gris et trouve au contraire que l’existence des prédicatrices respecte mieux ses préceptes religieux : « Les femmes ne doivent parler aux hommes qu’au travail et de manière limitée. Les prédicatrices vont combler un vide, car nous ne devrions pas avoir de contact avec des hommes dans les moquées. »
Avec 144 femmes face à 53 000 prêcheurs masculins pour toute l’Égypte, le risque de bouleversement reste limité. « C’est une goutte d’eau, mais le symbole peut avoir une avoir une véritable influence y compris à l’étranger », estime Fady el Sawy, journaliste et spécialiste d’Al Azhar pour le site d’information Masr al Arabia (L’Égypte arabe). D’autant qu’il n’y a « pas eu de résistances chez les leaders de l’institution religieuse, unanimement respectée hors d’Égypte », ajoute cet expert des questions religieuses. Si ce premier test s’avère concluant, Mohamed Mokhtar Gomaa, le ministre des Affaires religieuses a promis de multiplier par sept le nombre de prédicatrices.

 

Le Point.fr