Jérusalem, la décision explosive de Donald Trump

La reconnaissance, mercredi 6 décembre, de Jérusalem comme capitale d’Israël par Donald Trump menace de provoquer des réactions dans tout le monde arabo-musulman.

Symbolique sur les plans religieux et politique, la ville représente un enjeu essentiel du conflit israélo-palestinien.

► Quelle est actuellement la place de Jérusalem dans les négociations de paix ?

Le statut de Jérusalem, ville sainte pour les juifs et les musulmans mais aussi pour les chrétiens, constitue un casse-tête pour les grandes puissances depuis les lendemains de la Seconde Guerre mondiale. D’après la « solution à deux États », objet d’une quasi-unanimité au sein de la communauté internationale comme étant l’unique voie possible vers la paix depuis les accords d’Oslo (1993), le sort de la ville doit être déterminé lors de négociations entre Palestiniens et Israéliens qui, tous deux, la revendiquent comme leur capitale. La dimension existentielle de Jérusalem pour chacun des deux peuples ne permet pas, en effet, de donner à l’un ou à l’autre une quelconque suprématie sur le territoire.

L’envoyé spécial de l’ONU au Proche-Orient, Nickolay Mladenov, l’a rappelé mercredi 6 décembre en répétant, lors d’une conférence à Jérusalem, que « l’avenir de Jérusalem est quelque chose qui doit être négocié avec Israël et les Palestiniens assis côte à côte dans des négociations directes ».

Cette possibilité de discussions et, au-delà, d’un État pour les Palestiniens, que ceux-ci ne peuvent envisager sans Jérusalem pour capitale, risque d’être balayée avec l’annonce de Donald Trump. Les faits ont déjà commencé à l’écarter. Actuellement, seul l’État hébreu exerce une souveraineté sur Jérusalem, qui compte environ 850 000 habitants, dont 300 000 Palestiniens dans sa partie orientale.

C’est le résultat de la conquête israélienne, lors de la guerre des Six Jours (1967), de Jérusalem-Est, qui réunit la vieille ville et les lieux saints. L’ONU, qui la considère comme annexée, l’a encore rappelé dans une résolution du 23 décembre dernier demandant à Israël l’arrêt de « toutes ses activités de peuplement dans le Territoire palestinien occupé, y compris Jérusalem-Est ».

► Que représente la ville pour les Israéliens et les Palestiniens ?

La souveraineté sur Jérusalem représente un « enjeu politique et identitaire », indique le chercheur Frédéric Encel dans l’Atlas géopolitique d’Israël (1). Pour les Israéliens comme pour les Palestiniens, elle constitue un symbole essentiel auquel tout renoncement demeure inenvisageable.

« Dans la tradition juive, Jérusalem est la ville la plus sainte et la plus importante, rappelle Ofer Zalzberg, analyste du conflit israélo-palestinien au sein du groupe de recherche International Crisis Groupe (ICG). Ce qui compte le plus, c’est la Vieille Ville, qui comprend notamment le Mont du Temple. » Aussi, l’État hébreu considère Jérusalem comme sa capitale de longue date.

Pour les Palestiniens, la ville revêt une importance tout aussi fondamentale, qui tient à sa place prééminente dans l’islam mais aussi à l’histoire de la « cause ». « En 1964, l’Organisation de libération de la Palestine y a tenu son congrès fondateur, rappelle l’historien Vincent Lemire, enseignant à l’université de Paris-Est et spécialiste de Jérusalem (2). À partir de ce moment-là, Jérusalem va occuper une place grandissante dans ses revendications sur la Palestine. »

Au-delà du symbole, Jérusalem est une ville d’une grande importance démographique pour les Palestiniens. « Il y a 300 000 Palestiniens à Jérusalem-Est, soit 40 % de la population totale de la ville, c’est une minorité plus importante en nombre et en proportion qu’en 1967 », ajoute Vincent Lemire. La Vieille Ville comprend une dimension politique forte pour les Palestiniens. « L’esplanade des Mosquées constitue le seul espace public disponible pour les Palestiniens de Jérusalem-Est où contrairement à l’Ouest, il n’y a ni places ni parcs pour des rassemblements », explique le chercheur.

► Et pour le monde arabo-musulman ?

La place centrale qu’occupe Jérusalem dans l’islam lui confère une importance rayonnant dans l’ensemble du monde arabo-musulman. Troisième ville sainte après La Mecque et Médine, Jérusalem accueille le monument le plus ancien de l’islam, le Dôme du Rocher, sanctuaire bâti au début de la décennie 690. « Pour tous les musulmans du monde, Jérusalem est le pivot de la foi, indique Vincent Lemire. C’était aussi la première direction de la prière avant que celle-ci soit remplacée par La Mecque. »

Tout accroc au statut de Jérusalem retentit donc au-delà des frontières israélo-palestiniennes. En juillet dernier, la « crise des portiques » l’a encore démontré. Après l’installation par Israël de portiques de sécurité et de détecteurs de métaux à l’entrée de l’esplanade des Mosquées, le président turc, Recep Tayyip Erdogan, s’est joint aux dirigeants palestiniens pour réclamer le retrait du dispositif de sécurité, qui sera désinstallé.

De la même manière, l’annonce de la décision de Donald Trump a provoqué une réaction de solidarité dans le monde arabo-musulman. Présidant l’Organisation de la conférence islamique (OCI), qui compte 57 membres, Recep Tayyip Erdogan a ainsi annoncé, mercredi 6 décembre, un sommet extraordinaire le 13 décembre à Istanbul. « Jérusalem est notre honneur, Jérusalem est notre cause commune », a indiqué son porte-parole, Ibrahim Khalil, précisant que le président turc s’était auparavant entretenu sur le sujet avec les chefs d’État ou de gouvernement de la Malaisie, de la Tunisie, de l’Iran, du Qatar, de l’Arabie saoudite, du Pakistan et de l’Indonésie.

► Quelles peuvent être les conséquences de cette décision sur les relations internationales ?

L’initiative de Donald Trump isole l’Amérique de ses alliés occidentaux, en particulier les Européens, déjà en désaccord avec Washington sur le libre-échange ou les migrants. Inversement, elle rapproche les positions d’acteurs rarement sur la même ligne.

Le porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères, Geng Shuang, a ainsi rappelé mercredi 6 décembre que « toutes les parties concernées doivent avoir à l’esprit la paix et la stabilité régionales ». Comme lorsque Donald Trump a annoncé son retrait de l’accord sur le climat, Pékin dit partager les mêmes inquiétudes que les Européens. « L’un des pivots historiques de la communauté internationale depuis l’après-guerre piétine le droit international, il faudra donc voir comment la communauté internationale se repositionne », analyse Vincent Lemire.

En dépit de sa volonté affichée de s’engager pour le processus de paix au Proche-Orient, Donald Trump pourrait compromettre le rôle de médiateur des États-Unis. L’annonce de la reconnaissance de Jérusalem comme la capitale d’Israël­ risque de rendre plus difficile pour les alliés arabes des États-Unis de soutenir le « plan de paix » préparé par l’administration américaine. L’équipe sous la houlette de Jared Kushner, gendre du président, voit dans la convergence d’intérêts entre Israël et les États sunnites contre l’Iran une opportunité de parvenir à un règlement du conflit.

Selon le New York Times, le prince héritier saoudien Mohammed ben Salman aurait présenté, en novembre, au président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas une proposition de règlement très favorable aux Israéliens. Les Palestiniens n’obtiendraient qu’une souveraineté limitée sur un État composé de parties non-contiguës de la Cisjordanie, où la plupart des colonies israéliennes ne seraient pas démantelées. Ceux-ci n’auraient pas Jérusalem-Est pour capitale et les réfugiés palestiniens et leurs descendants n’auraient pas de droit de retour. Les Saoudiens ont démenti avoir travaillé avec Jared Kushner sur de telles idées, inacceptables pour tout dirigeant palestinien.

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Plus de soixante ans de tiraillement

• Le 1er janvier 1949, Israël déclare que Jérusalem-Ouest est sa capitale, où la Knesset (le Parlement) sera transférée.

• Le 27 juin 1967, dans la foulée de la guerre des Six Jours, la Knesset vote l’extension
des limites municipales de Jérusalem et promulgue les trois lois entérinant son annexion à l’État d’Israël.

• Le 30 juillet 1980, une Loi fondamentale est votée qui fait de « Jérusalem entière et réunifiée » la « capitale d’Israël ».

• Le 28 septembre 2000, Ariel Sharon, alors chef de l’opposition, se rend sur l’esplanade des Mosquées, sur laquelle Israël revendique sa souveraineté. L’événement marque le début de la seconde Intifada.

• Le 23 décembre 2016, le Conseil de sécurité des Nations unies adopte une résolution demandant à Israël de cesser toutes ses activités de peuplement dans les Territoires palestiniens occupés, y compris Jérusalem-Est. Les États-Unis, qui d’ordinaire mettent leur veto sur le sujet, s’abstiennent.

 

La Croix