L’Église orthodoxe russe accroît son influence au Proche-Orient

L’intervention militaire russe en Syrie, il y a trois ans, a ouvert un boulevard à l’Église russe orthodoxe pour réactiver au Proche-Orient des réseaux qui remontent à l’époque tsariste.En affichant sa protection à l’égard des minorités chrétiennes de la région, Moscou marque aussi des points dans la compétition qui l’oppose à Constantinople pour le leadership sur l’orthodoxie.

Alors que la Russie opère depuis trois ans un retour spectaculaire au Proche-Orient, via son soutien militaire au régime syrien, l’Église orthodoxe russe étend elle aussi ses réseaux et son influence dans la région. Son but : apparaître comme la principale protectrice des communautés chrétiennes éprouvées.

Le métropolite Hilarion, responsable des relations extérieures du patriarcat de Moscou, achève ces jours-ci une tournée auprès de plusieurs patriarches au Liban et à Chypre. Il y a notamment rencontré Bechara Raï, patriarche de l’Église maronite (catholique), une des plus importantes au Proche-Orient eu égard à son poids politique et démographique dans la société libanaise – un tiers de la population, dont le président libanais Michel Aoun – mais aussi dans le monde arabe chrétien.

Nombre de prélats locaux

Hilarion s’est aussi entretenu avec le patriarche Jean X d’Antioche, à la tête de la plus importante Église orthodoxe en Syrie, ainsi que nombre de prélats locaux. Au menu des discussions : la situation humanitaire des chrétiens en Syrie et en Irak et l’aide apportée par l’Église orthodoxe russe ces dernières années.

L’activisme russe en faveur des chrétiens d’Orient ne date pas de l’ère Poutine. Depuis Catherine II et durant tout le XIXe siècle, la protection des minorités orthodoxes dans la région était le cheval de bataille de l’empire russe, tandis que la France et l’Autriche assuraient la protection des catholiques. Même la parenthèse soviétique, marquée en Russie par des persécutions anti-chrétiennes massives, n’a pas altéré les liens entre l’Église de Moscou et les Églises orthodoxes au Proche-Orient, en particulier le patriarcat d’Antioche.

Au temps de l’URSS

« Au temps de l’URSS, de nombreux prêtres et évêques de la région ont été formés au séminaire de Zagorsk près de Moscou, relate Christian Lochon, enseignant à l’université de Paris II et consultant auprès de l’Œuvre d’Orient. Ces religieux arabes repartaient avec la bonne parole et les subventions de Moscou, qui utilisait ce clergé comme un relais dans la région. »

Le grand retour de la Russie post-soviétique dans le jeu syrien s’accompagne d’une diplomatie religieuse très active. Des visites au plus haut niveau avaient déjà eu lieu : le patriarche Kirill de Moscou à Alep en 2011, le patriarche Jean X d’Antioche à Moscou en 2014. Depuis, de nombreuses délégations de chrétiens du Proche-Orient se sont rendues en Russie, en particulier les patriarches d’Alexandrie, d’Antioche et de Jérusalem, ainsi que les chefs des Églises copte, catholique arménienne et assyrienne d’Orient.

Diplomatie religieuse

L’influence de l’Église orthodoxe russe passe aussi par la réactivation de l’antique Société impériale orthodoxe de Palestine (Siop). En 2013 déjà, la Siop avait ainsi dépêché 70 tonnes d’aide à Damas, auxquelles s’était ajouté un chèque de 1 million d’euros versés par le patriarcat de Moscou. « Par ailleurs, il va certainement y avoir une aide russe pour reconstruire les églises et monastères détruits comme celui comme Saint-Georges dans la vallée des chrétiens, pronostique Christian Lochon. Assad s’est rendu il y a quelques mois au monastère féminin Notre-Dame de Saidnaya pour rassurer les sœurs sur leur avenir… Cela fait clairement partie de la stratégie des gouvernements syrien et russe. »

« Les Russes essaient aujourd’hui d’installer des antennes de la Siop un peu partout au Proche-Orient pour en faire des relais d’influence », confirme Nicolas Kazarian, chercheur associé à l’Institut des relations internationales et stratégiques (Iris). L’ouverture d’une antenne en Turquie serait même à l’étude. Une perspective vue d’un mauvais œil par le patriarche œcuménique de Constantinople, Bartholomeos 1er, qui exerce depuis Istanbul une primauté symbolique sur l’ensemble des orthodoxes dans le monde.

Au cours de sa tournée proche-orientale, le métropolite russe Hilarion a aussi lancé des invitations à plusieurs patriarches orientaux pour venir célébrer à Moscou, en décembre, le centenaire du rétablissement du patriarcat russe. Une manière, pour la plus puissante des Églises orthodoxes, de reprendre la main après avoir boycotté, l’an dernier, le concile panorthodoxe présidé par Bartholomeos en Crête.

 

La Croix