L’émergence de l’entreprenariat musulman en France

 

 

Depuis plusieurs années, nous aurons remarqué que le marché du halal est très en vogue et surtout fleurissant sur le plan économique en France. En ce mois de jeûne du Ramadan, les grandes surfaces comme Auchan, Carrefour, Leclerc pour ne citer qu’elles, déjà positionnées sur le marché du halal, aménagent leurs rayons avec des offres « Spécial Ramadan ». Parallèlement à ce marché de la consommation très lucratif[1], une partie grandissante de musulmans français voulant s’affranchir notamment d’une idéologie dominante décevante consomme non seulement halal mais se lance aussi dans les affaires dites halal. Le seul canal pour exprimer les revendications des déçus du discours islamique devient le marché et, dès lors, l’expression d’une nouvelle religiosité. Il s’agit de penser l’islam comme un produit non plus destiné à réformer les âmes mais à s’adapter à la demande du consommateur.

Face à un monde musulman divisé, fracturé, ces déçus sont dans une recherche personnelle du salut, une réalisation de soi et une quête du succès économique qui passe désormais par l’entreprenariat musulman. Ces cinq dernières années, des entreprises de tendance[2] musulmanes sont créées surtout dans les grandes villes, en particulier dans le secteur des services. La crise économique et les difficultés d’accès au marché du travail poussent de plus en plus de musulmans à développer des activités indépendantes. Ces entrepreneurs/euses veulent en finir entre autre avec l’image d’assistés, de fatalistes voire de victimes. Les positions sociales non atteintes et les frustrations engendrées poussent en effet ces Français musulmans souvent jeunes dans les affaires, plutôt que de sombrer parfois dans un désespoir qui les jetterait dans une mouvance radicale. Ce « business halal » a permis à une certaine frange de la mouvance salafiste notamment de se lancer dans les affaires. Ce décollage économique par le petit commerce (kebabs, boucheries, vêtements, produits orientaux, téléphonie mobile destinée au Maghreb, etc.) a contribué à l’enrichissement d’une partie de celle-ci qui, dès sa sécurité financière assurée, fait sa hijra (émigration) et quitte la France, terre de l’impiété occidentale pour rejoindre des sociétés musulmanes[3]. A la hijra du désespoir des jeunes engagés dans les rangs de Daech s’oppose la hijra marchande et bourgeoise, au nihilisme du martyr en Syrie ou ici, celui de la vie dans les affaires au sein d’un environnement musulman où la promotion individuelle et l’acculturation financière orientent les choix migratoires. Ils sont également de plus en plus nombreux issus de l’immigration à quitter la France pour s’expatrier dans les pays du Golfe, en particulier dans les Emirats, pour se faire de l’argent. L’hégire s’inscrit ainsi dans un contexte de mondialisation marchande où chacun tente de s’affirmer individuellement. La fierté d’être musulman ne passe pas par la revendication politique mais par la performance économique.

A l’ombre de la vague fondamentaliste, une nouvelle religiosité est en train de naître où le désengagement vis-à-vis de l’identité et du politique laisse place à un nouveau sacre de l’individu et à une reconfiguration dans l’espace culturel. En France, le voile est sur ce point emblématique : il dérive de l’islam politique et se déploie en masse sur le marché de la consommation. Le succès grandissant du prêt-à-porter féminin (boutiques, ventes en ligne) ne se dément pas. Dans un contexte de globalisation et de réislamisation simultanées, le voile oblige les femmes à de nouveaux compromis, entre revendications identitaires et extraversion culturelle. L’acculturation se nourrit ainsi de ce symbole identitaire où la pudeur islamique coïncide avec une offre marchande de masse qui suit les courants de la mode internationale. On est là dans une simple logique consumériste où le message religieux passe souvent au second plan car plus ce dernier est mis en avant, plus le public se réduit.

La conviction religieuse personnelle se traduit par une pratique entrepreneuriale où la maximisation du profit n’est limitée que par la rigueur éthique qu’elle implique, comme celle notamment de l’interdiction de la pornographie, de la vente d’armes, du commerce de l’alcool, de pratique de l’usure… le tout dans une charité traditionnelle qui impose un geste envers les plus démunis. Sur le plan religieux, la zakat (impôt religieux obligatoire), la sadaqa (don volontaire), le waqf (biens de mainmorte) sont ainsi reconsidérés pour dynamiser l’économie sociale et prendre le relai de l’Etat-providence (constructions de mosquées, d’écoles musulmanes, de repas offerts aux démunis pendant le mois de Ramadan, etc.).

Amr Khaled[4], célèbre prédicateur dans le monde arabe, est un des chantres de l’islam de marché. Dans une logique de marketing et par conviction idéologique, il veut faire de l’islam une religion entrepreneuriale dans la lignée de certains mouvements pentecôtistes aux Etats-Unis, en s’efforçant de créer des croyants proactifs. Dans ses prêches télévisés, il s’appuie à la fois sur la morale musulmane et sur les techniques de réalisation personnelle occidentales. Prédicateurs et cheikhs à l’instar d’Amr Khaled, agissant en véritables coachs, ils sont de plus en plus nombreux à prôner l’engagement positif du musulman dans la société, qui passe aussi par l’entreprenariat. Ces cheikhs médiatiques s’opposent à l’oisiveté, vice que dénonce l’islam, et invitent le croyant à s’investir dans le domaine social et économique pour participer au développement de leur pays.

 

L’islam de marché s’inscrit dans la diffusion massive de produits religieux et culturels caractérisée par une stratégie de désenclavement qui replace le religieux dans une sphère marchande globale, non religieuse. Cette offre est pensée en termes de produits de consommation sur un marché où le facteur idéologique et les réflexes identitaires sont délaissés sur l’autel du profit. Aujourd’hui dans le monde musulman, tout est mis en œuvre pour associer la religion avec les théories du management et de l’édification personnelle. Dans les pays du Golfe, c’est le prédicateur Tariq al-Suwaidan[5] qui représente le mieux cette association. Formé aux Etats-Unis, il s’inspire notamment d’ouvrages de discipline managériale et présente dans ses émissions télévisées les théories du management d’un point de vue musulman, une sorte de « pensée managériale et pensée islamique ».

Dans un monde musulman divisé, fracturé, le champ économique fournit aux nouvelles religiosités un support concret et global – le marché – mais aussi des éléments d’une éthique entrepreneuriale. La littérature de l’accomplissement personnel et le savoir managérial s’imposent comme le meilleur moyen pour instaurer une religiosité proactive. La France, qui abrite la plus importante communauté musulmane d’Europe, profite de ce courant et a vu croître ces dernières années l’entreprenariat musulman dans un contexte de crise aggravé par un désintérêt pour la question du politique et de l’Etat. Aux organisations économiques catholiques[6] et juives[7] existantes, viennent désormais s’ajouter dans le paysage économique français ces organisations musulmanes. Avec la croissance exponentielle que connaît le marché du halal en France ces dix dernières années, l’entrepreneurship étiqueté « halal » a de beaux jours devant lui !

 

Fatima Achouri

 

 

 

[1] Le marché du halal en France est estimé à plus de 15 milliards d’euros

[2] Au référent religieux

[3] L’Egypte est une destination privilégiée de la mouvance salafiste pour effectuer la hijra

[4] Il est égyptien, c’est l’un des plus célèbre et populaire télé-prédicateur dans le monde arabe.

[5] C’est un entrepreneur koweïtien, auteur, conférencier-coach, et leader des Frères Musulmans Koweïtiens. Il est célèbre dans le monde arabe et dans les communautés musulmanes à travers le monde notamment pour son coaching en management dans ses programmes télévisés

[6] UNIAPAC (Union internationale chrétienne des dirigeants d’entreprises)

[7] UPJF (Union des patrons et des professionnels juifs de France)