« L’islam sunnite ne sait plus créer le compromis »

« Islam sunnite : malaise et renouveau » : tel est le thème du projet de recherches lancé par la Fondation Oasis en 2018.

Le directeur scientifique de la fondation et enseignant-chercheur en langue et littérature arabe à l’Université Catholique de Milan, Martino Diez, explique les raisons de ce travail.

 

Pourquoi la Fondation Oasis, créée en 2004 par le cardinal Angelo Scola, alors archevêque de Venise, et dédiée au dialogue islamo-chrétien, a-t-elle choisi de travailler sur ce thème du « malaise et du renouveau dans l’islam sunnite » ?

Martino Diez : Les printemps arabes n’ont pas seulement mis au grand jour l’antagonisme politique entre l’Arabie saoudite et l’Iran. Ils ont également révélé une crise théologique au sein du sunnisme : celui-ci est contesté de l’intérieur à la fois par les salafistes et par les nouveaux penseurs de l’islam.

Pendant des siècles, le sunnisme est parvenu à organiser le compromis entre différentes visions de l’islam, chaque courant reconnaissant à peu près la légitimité des autres (1). L’Américain Jonathan Brown, spécialiste de sciences islamiques, propose une image intéressante, je trouve. Il compare le sunnisme à une tente : née au VIIIe siècle à partir de la querelle entre les rationalistes (mu‘tazilites) et les tenants du hadith (les traditions prophétiques), elle s’est agrandie au fil des siècles pour abriter aussi des soufis, quatre écoles juridiques, deux écoles théologiques (ash‘arites et maturidites), diverses formes de religiosité populaire… Le sunnisme allait presque jusqu’à tolérer certaines sectes hétérodoxes au sein de l’islam.

Aujourd’hui, sous le choc de l’entrée dans la modernité, cette tente ne cesse de se réduire et les courants qu’elle abritait d’en être expulsés. Le sunnisme perd de sa capacité à créer du compromis, ce qui était jusque-là sa grande force au moins sociale et politique.

Cette évolution explique-t-elle les violences actuelles à l’intérieur du monde musulman ?

M. D. : Oui. L’historien Suleiman Ali Mourad, dans son livre La mosaïque de l’islam (Fayard), compare la situation du sunnisme classique à un colloque académique de nos jours : en principe, et même s’ils sont en désaccord, les intervenants finissent presque toujours par se reconnaître. Et le soir, ils vont boire un verre ensemble.

Pendant longtemps, les oulémas, les savants musulmans, se reconnaissaient mutuellement parce qu’ils partageaient les mêmes mécanismes de construction du savoir. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas : le champ religieux s’est fracturé et les courants du sunnisme se livrent une concurrence féroce en interne.

Chacun de ceux qui parlent au nom de l’islam le reformule selon son propre agenda, politique le plus souvent. Les courants les plus violents – salafistes notamment – profitent de cette désagrégation. Résultat, la violence s’exerce par les djihadistes contre les soufis, par les États contre les courants de l’islam politique, etc.

D’où peut venir le « renouveau » ?

M. D. : Notre projet de recherches, soutenu par la fondation milanaise Cariplo, vise aussi à repérer les lieux du « changement ». Dans la tradition islamique, ce dernier est souvent perçu de manière négative comme une « innovation » (bid‘a), et donc condamné. Mais il y apparaît aussi de manière positive sous la forme du tajdid, autrement dit du renouveau. Un hadith fameux promet l’envoi d’un « revificateur » au début de chaque siècle.

Nous avons choisi deux lieux pour l’illustrer : le Maroc, où s’opère actuellement un mouvement de réforme de l’islam malékite sous la houlette du roi, également commandeur des croyants, et où va se rendre d’ailleurs le pape en mars ; et les Émirats arabes unis d’autre part, en particulier celui d’Abu Dhabi. La politique de ce dernier est différente : elle consiste à tenter de détacher de la tradition musulmane un « noyau de valeurs » privé de dimension politique.

Nos chercheurs se sont rendus sur place, nous organisons aussi des rencontres entre chercheurs européens ou travaillant dans des institutions musulmanes avec lesquelles nous sommes en contact… Notre revue, publiée en italien, anglais et français, existe aussi en arabe, dans une version électronique : nous voulons contribuer au débat.

 

La Croix