Pourquoi de jeunes françaises sont séduites par le djihad

En croisant leurs regards, un sociologue et un psychanalyste expliquent pourquoi des jeunes femmes françaises sont séduites par le projet de Daech.Le Jihadisme des femmes. Pourquoi ont-elles choisi Daesh ? de Fethi Benslama et Farhad Khosrokhavar

Comment de jeunes Françaises peuvent-elles être séduites par le projet d’une organisation qui défend la soumission de la femme, la prive de ses libertés et impose le « voilement » de son corps entier ? L’explication qu’en donnent le sociologue Farhad Khosrokhavar et le psychanalyste Fethi Benslama, sur la base de témoignages directs ou d’écrits, a quelque chose de vertigineux, tant ces jeunes femmes se posent en rupture par rapport à nos valeurs.

Alors que la République prône l’égalité, elles défendent une « bonne inégalité », une « complémentarité » du couple jusqu’à la caricature : aux hommes, l’héroïsme de la guerre, aux femmes la « dignité » de futures mères. Elles valorisent la figure du djihadiste, non pas violent mais courageux, « époux idéal » car il « n’est pas efféminé (…) et relève le défi de l’adversité ». Dans le mariage, obligatoire voire forcé, elles voient « un moyen d’échapper au malaise né de l’instabilité et de la fragilité des couples modernes ».

Ainsi, contre une société occidentale libre mais perçue comme déstructurée, Daech vend des « utopies répressives et régressives » mais encadrantes : l’organisation régit strictement leur vie, mais les libère du poids d’avoir à faire des choix en toute liberté.

Quatre catégories de femmes

Dans le détail, les auteurs dessinent quatre catégories de femmes aux motivations distinctes. Il y a d’abord les « surmusulmanes », qui, faute de combattre, s’orientent vers le rigorisme le plus strict. Puis « les héroïnes négatives » : « Je te fais peur donc je suis, disent-elles en substance. Je passe outre les limites de la décence ordinaire, vous ne me traitez plus en adolescente soumise. »

Viennent ensuite « les romantiques décalées du réel », qui voudraient répondre aux injonctions de notre société (sois toi-même, libre et indépendante), « mais dont le projet bute sur des obstacles » (chômage, exclusion, banlieue). Enfin, il y a les « fugitives du trauma », au passé douloureux, qui cherchent en Daech une nouvelle vie, une autre société.

La plupart entretiennent un rapport compliqué à leur féminité, teinté de culpabilité, auquel le discours de Daech sur la « pureté » de la femme répond. En miroir du féminisme occidental, elles s’affirment à travers des « prérogatives identitaires » – être mère, élever un enfant, « s’adonner à la sororité » (fraternité féminine). Dénonçant « la condition moderne en Occident, qui viserait la dépravation de la femme, la transformation de sa retenue en exhibition, de sa pudeur en indécence », elles construisent un « antirécit du grand récit de la modernité ».

 

La Croix