Prémisses d’un désordre annoncé

Les récentes manifestations aux Etats-Unis, incarnées par le mouvement « Black lives matter » et liées à la mort tragique d’un Afro-Américain, Georges Floyd, filmé en direct agonisant durant de longues minutes sous le poids d’un policier blanc, nous rappellent que la crise anthropologique de la démocratie qui n’a pas été capable de relever le défi de l’harmonie touche sans doute à sa fin. À l’ère de l’Internet, puissant accélérateur des émotions, où l’information est virale, cette affaire a pris une ampleur contestataire au-delà des États-Unis. Si beaucoup se sont identifiés à Georges Floyd, ce n’est pas uniquement parce que sa mort était injustement tragique et qu’il était afro-américain. Mais surtout parce que Georges Floyd incarnait le mépris, celui d’une Amérique qui se veut la plus grande démocratie au monde, se drapant du costume de justicière partout ailleurs, mais qui reste incapable de résoudre la gangrène du racisme anti-Noirs. Cet impérialisme américain qui repose sur une rhétorique de la démocratie d’un côté et sur l’individualisme agressif de l’autre a, à travers sa culture et sa consommation de masse, inondé le monde de ses idéologies.

Le mépris de l’homme noir écrasé par l’homme blanc nous rappelle les heures sombres de l’esclavagisme américain. Le mépris de la classe politique dirigeante et de l’autorité policière envers ceux qui sont devenus les indésirables de ce monde. Nous ne découvrons pas, à travers ce drame et l’hystérisation qui l’entoure, une Amérique raciste si prompte à donner des leçons de morale au reste du monde, ni que le racisme est exclusif à l’Amérique. Car le racisme, quand il est le fait de l’ignorance et de l’intolérance, est universel et ne peut être réduit à une vision simpliste du « méchant Blanc contre le gentil Noir. » Alors que de nombreux États américains sous couvre-feu se débattent avec la sombre histoire que l’Amérique entretient avec sa population noire, pour la première fois depuis le début de son mandat, le président Trump semble fragilisé, isolé face aux manifestations orchestrées pour beaucoup par des organisations de gauche. Une Bible à la main, le Président américain, symboliquement, s’en remet à Dieu pour contrer les forces du Mal à l’œuvre, incarnées à ses yeux par les Antifas, qu’il aimerait classer parmi les organisations terroristes.

Pourtant, aussi choquante soit-elle, la barbarie dont nous avons été témoins avec la mort de Georges Floyd se produit tous les jours sur la planète. Sommes-nous tout autant émus par un enfant palestinien tué sous les balles Israéliennes ? Par un enfant africain tué dans des massacres interethniques ? Par un salarié qui se suicide à cause de son travail ? Par un SDF mort seul dans la rue ? Non. L’émotion d’aujourd’hui est mise en scène, orchestrée par le grand capital qui veut, pendant qu’il se régénère et se dédouane avec la crise du Covid-19 de ses responsabilités dans la grave récession à venir, nous jeter dans des tensions raciales. Les manipulations à l’œuvre ne sont que la manifestation d’une oligarchie qui veut préserver ses privilèges en misant sur une stratégie du chaos, nous laissant croire que le fond du problème est racial alors qu’il est économique.

Georges Floyd était aussi un laissé-pour-compte de la mondialisation, un pauvre parmi les pauvres que la crise économique post-Covid-19 a ébranlés. Beaucoup de Noirs, mais aussi de Blancs, pauvres ou moins pauvres, ont également manifesté contre l’injustice, la précarité et la difficulté à boucler les fins de mois dans une Amérique en crise. La mondialisation, ce désordre mondial, a étouffé les idéaux et les institutions de l’Amérique et, plus près de nous, en France, la loi, l’ordre et la prospérité ne sont pas perçus de tous. L’injustice, la discrimination à l’emploi, à l’éducation, au logement, les violences policières… ont étouffé le patriotisme. Depuis plus de quarante ans, la précarisation et la stigmatisation d’une partie des Français ont engendré des citoyens « hors-sol ». Depuis novembre 2018, le mouvement des Gilets Jaunes alerte le président Macron sur les dérives à l’œuvre d’un État qui ne raisonne qu’en pertes et profits et laisse un nombre croissant de citoyens en marge de la société.  La planification sociale qui ambitionnait de réunir tous les Français autour d’un projet national est un échec. Au sein d’une société qui n’offre qu’insécurité et ennui d’une vie massifiée, les politiques,dans leurs tentatives de proposer à tous la réalisation de soi, ont échoué. En France, ce n’est pas le racisme qui jettera des « centaines de milliers » de personnes au chômage dans les mois à venir. Faut-il le rappeler, le chômage tue au moins dix mille personnes par an dans l’hexagone. Combien de souffrances, de drames nous réserve la récession en cours avec la perte de plus d’un million d’emplois cette année ? La société française traverse une crise de valeurs dont la dimension spirituelle a fait dégénérer sa raison et sa structure.  Dans un contexte de fragilisation et de précarisation, les maladies mentales et les troubles du comportement[1], peu considérés dans notre société, ont explosé et conduiront inéluctablement des individus à commettre des violences liées à une folie ordinaire. L’existence d’un état de frustration répandu est à l’origine de la recrudescence de violence que connait le monde actuel. Le facteur d’anomie le plus évident est la rapidité des changements sociaux. La plupart de nos frustrations naissent de la trop grande vitesse du changement social qui découle de l’expansion de la science et de la technologie. Dans une situation d’aliénation totale, les gens réagissent soit par la violence soit par le désespoir. Le nihilisme, l’ennui, et le « je-m’en-foutisme » si répandus aujourd’hui, sont les conséquences directes de l’aliénation.

Le virus du Covid-19 a fait place dans les médias à la rhétorique autour du nouveau monde ou du monde d’après. Faudrait-il encore que le confinement ait réussi à réveiller les consciences en vue d’un changement radical. La consommation est toujours là pour cacher la vacuité de l’existence et rendre la vie agréable. Dans une société où les inégalités sont criantes, il est toutefois prévisible que le post-confinement ravive les frustrations et les colères chez ceux qui ne sont rien d’autre que des individus qui ne se projettent plus. La société est atomisée, elle est devenue un patchwork composé de groupes et de sous-groupes déséquilibrés et divisés. Les intérêts individuels ont pris le pas sur les intérêts collectifs. Nous devons veiller à ne pas tomber dans le piège des schémas de manipulations à l’œuvre et nous méfier de nos pulsions. C’est l’économique, et non le politique, qui impose son règne aux relations personnelles, le pouvoir assuré par la marchandise sur la totalité de l’existence. L’objectif principal est devenu le profit, chaque situation doit profiter à quelqu’un ou à quelque chose.

La modernité est l’ère où le mensonge domine la vérité, où l’incompétence domine la compétence, où la bêtise domine l’intelligence, où le vulgaire a triomphé, où les dynamiques collectives sont brisées par un État autoritaire au service des méga-entreprises…L’eschatologie interprète ces signes et ces manifestations comme l’avènement de la fin des temps. Emmanuel Macron, dans une récente interview accordée au Financial Times, a déclaré que « la Bête de l’événement est là et elle arrive. » À quoi faisait-il allusion ? Nous sommes en droit d’attendre, de la part du chef de l’Etat, un discours clair qui analyse les faits et propose des actions à mener. En lieu et place, E. Macron développe une rhétorique tortueuse et sibylline. Mais à quelle Bête faisait-il référence ? A la Bête de l’Apocalypse, figure de l’eschatologie chrétienne qui symbolise le pouvoir de Satan et de ses moyens mis en oeuvre pour arriver à ses fins ? Au Dajjal, le grand trompeur dans l’eschatologie musulmane, qui régnera à la fin des Temps ? À l’imminente arrivée du Machia’h dans la tradition juive ? La Bête sera-elle incarnée par le pouvoir des méga-entreprises ? Le sera-t-elle par le Nouvel Ordre Mondial auquel il faudra adhérer en recevant sa marque ? Le visage de la Bête sera-t-il celui de l’intelligence artificielle ? Ou est-ce une simple métaphore pour exprimer le choc historique que nous vivons ?

Dans les prochains mois, les individus souhaiteront changer ce monde hostile en quelque chose d’autre. Les dynamiques revendicatives seront celles d’un désir de justice et d’une meilleure redistribution des richesses. L’idéologie de l’individualisme dégénère et ne se nourrit plus que de l’incertitude et de la dégénérescence sociale, le mouvement des Gilets Jaunes en est un symptôme. L’économie libérale fait de la vie un simple divertissement et anéantit la politique. Le sociologue allemand Georges Simmel déclarait il y a plus d’un demi-siècle « Les problèmes majeurs de la vie moderne ont leur source dans le désir de l’individu de préserver l’autonomie et l’individualité de son existence en face de forces sociales très puissantes ». C’est le grand capitalisme et ses objectifs en matière de production et de distribution qu’il faudrait revoir. Les privilégiés ne se rendent absolument pas compte du désespoir de ceux qui sont totalement interchangeables. Si quelqu’un peut être remplacé, s’il n’a rien d’unique à offrir, il n’est pas un individu. Dans ce monde en crise, les velléités patriotiques et nationalistes se font de plus en plus entendre un peu partout, avec des acteurs parfois inattendus. En France, les néopatriotes partagent un même sentiment, celui d’un pays trahi par ses élites, lesquelles méprisent le peuple, et celui d’un Etat-nation qui doit renouer avec sa souveraineté. La mondialisation est accusée d’étouffer les patriotismes et l’Europe est devenue le problème alors que pendant longtemps elle était la solution. Le post-confinement a opéré un retour sur la Nation et le Frexit, à n’en pas douter, sera un thème central des prochaines élections présidentielles, si ce n’est avant !

 

Fatima Achouri

 

 

 

 

[1] En France, les troubles psychiatriques touchent 1 adulte sur 4 soit 27 % de la population. On recense 3 millions de cas de dépression.