Projet de loi pour renforcer la laïcité et les principes républicains : haro sur la liberté religieuse !

Alors que la France traverse l’une de ses plus graves crises économiques depuis la seconde guerre mondiale à cause notamment du Covid-19, le président Macron, jusque-là plutôt discret sur les questions d’islam et des musulmans, sans doute bousculé par une extrême droite habituée à donner le ton sur cette thématique, a frappé fort lors de son discours aux Mureaux dans les Yvelines le 2 octobre dernier, sur le projet de loi visant à « Renforcer la laïcité et les principes républicains » prévu pour la fin de l’année. Ce projet initialement intitulé « Séparatisme islamiste », considéré comme trop stigmatisant à l’endroit des musulmans, installe le président Macron dans son costume de candidat à la prochaine élection présidentielle. Ou, faut-il y voir le symptôme du déclin des libertés individuelles avec une mesure totalitaire de plus, dans un contexte d’état d’urgence sanitaire dû au Covid-19, qui fait fi, dans ce cas présent, des libertés religieuses. Une fois encore, la maxime du « Diviser pour mieux régner » met au centre d’un programme d’ingénierie sociale bien rôdé depuis des années, les musulmans qui, rappelons-le, dans leur immense majorité, ne remettent pas en cause les principes de la Loi sur la laïcité de 1905. L’État, nous dit Carl Schmitt, est une unité essentiellement politique qui dispose du jus belli, c’est-à-dire de la possibilité effective de désigner l’ennemi, le cas échéant, par une décision qui lui soit propre, et de le combattre. Longtemps déjà, et en particulier depuis les attentats du 11 septembre 2001, l’islam est désigné comme l’ennemi qu’il faut combattre, accusé de menacer l’ordre républicain. Les musulmans, divisés, atomisés et socialement dominés, sans ancrage politique, menacent-ils vraiment de désintégrer l’État en tant qu’unité politique organisée de l’intérieur ou de l’extérieur ? Le CFCM[1], absent sur cette question et censé représenter les musulmans de France, fait-il le poids face aux mesures décidées par l’État sur les questions du culte musulman ? Organise-t-il à l’instar du CRIF[2] un dîner annuel où toute la classe politique se bouscule pour avoir une table ? Pour de nombreux musulmans, le CFCM est perçu comme un organe fantoche à la solde du Ministère de l’intérieur et d’ États étrangers, qui ne les représente pas.

Avec ce discours, le président Macron foule aux pieds les principes de la Loi sur la laïcité de 1905 en voulant réformer l’islam, et, insulte une religion pratiquée par plus d’un milliard d’individus en affirmant que l’islam vit une crise, une religion des ténèbres qu’il faudrait extirper vers la lumière.  D’ailleurs, le problème ne serait pas lié à l’islam mais relèverait de l’évolution de la place et du rôle de la religion dans les sociétés. En France, la laïcité est politique : elle s’est construite en opposition avec l’Église.

Ce n’est pas l’islam qui est en crise, mais plutôt une partie des musulmans qui vit au sein du monde occidental. Dans cette crise de la modernité, le religieux est réinvesti comme moteur de solidarités, de repères aux identités individuelles et collectives. Le post-modernisme voire l’ultra-modernisme qui affecte la crise morale, politique, économique et culturelle que traverse la France, engage l’individu, confronté à un avenir incertain dans une quête identitaire où la religion est un refuge. L’islam fonctionne alors comme un système de sécurité plus que comme un élan métaphysique. Mais dans une société où le changement est constant, la religion peut être aussi l’objet d’une croyance délirante où la culture d’un groupe ne permet plus d’assimiler les croyances religieuses ou mystiques au contenu actuel de l’expérience. La Tradition peut être alors perçue comme une forme d’abstraction et d’aliénation pour le musulman en contexte occidental, et engendrer des déséquilibres cognitifs. Il y a un décalage entre les lois de la République et les lois de Dieu et ceci explique un fossé cognitif entre les deux. Les musulmans oscillent entre une inconscience collective traditionnelle et une conscience collective moderne qui leur posent un problème d’ancrage dans la société française d’où, en partie, l’échec de leur intégration.

L’islam est un mode de vie qui guide le croyant dans tous les domaines profanes. La transmission religieuse est vitale dans les foyers musulmans qui ne veulent pas se laisser emporter par le courant dominant de la sécularisation. Les musulmans sont prisonniers de leur subjectivité, ils n’ont aucun référentiel autre que celui de leur famille, où l’enfance est le moment privilégié de la formation de l’esprit. Ils ont connaissance de la matière mais pas des choses de l’esprit pour reprendre Platon. C’est une des raisons qui explique l’explosion du marché halal et d’un islam identitaire. Dieu ne dit-il pas dans le Coran (Sourate 7, verset 178) « Quiconque Allah guide, voilà le bien guidé. Et quiconque Il égare, voilà les perdants ». Mais que l’État se rassure, dans leur grande majorité, les musulmans ne veulent ni d’une charia, ni d’un Califat. Ils sont conscients d’avoir plus de libertés en France, dont celle du culte, que dans la plupart des pays musulmans. Ils respectent les lois républicaines, mais seraient sommés malgré tout, avec ce projet de loi, de faire passer ces dernières avant les lois de Dieu. Au nom d’une lutte contre l’islamisme, ce projet de loi pédagogique ambitionne de ramener les brebis égarées dans « l’étable républicaine » jusqu’aux enfants déscolarisés qu’il faudra renvoyer à l’école de la République dès la rentrée 2021. Une initiative que nous jugeons positive  pour la minorité d’enfants musulmans déscolarisés et perdus dans les affres du rigorisme.  Par ailleurs, l’État sort complétement du champ d’action de la Loi de 1905, en proposant une labélisation de la formation des imams qui officieront au sein des mosquées pour enseigner un « islam modéré ».

Une telle loi est-elle nécessaire pour une minorité d’individus, alors qu’il existe déjà un arsenal juridique pour lutter contre le radicalisme depuis les attentats de 2015 ? N’y aurait-t-il pas des agencements locaux avec les acteurs ancrés dans le champ social et les représentants de l’État pour lutter contre l’islamisme au lieu de décider d’une loi au niveau national. Cette loi, destinée à renforcer la laïcité, sera perçue une fois encore, comme une valeur de rejet de l’autorité religieuse et considérée comme répressive à l’égard des musulmans, leur rappelant principalement leurs obligations et dans une moindre mesure, leurs droits. Cette situation ne fera qu’augmenter la résistance et la radicalisation des musulmans attaqués dans leur foi et dans leur liberté religieuse, et augmentera leur ressentiment vis-à-vis de l’État. Les pratiquants piétistes qui valorisent les lois de Dieu, n’entendent pas se faire dicter leur culte dans une société qu’ils considèrent décadente. Nous nous trouvons face à un sujet épineux entre l’opposition d’un côté des lois humaines et des lois de Dieu. Par ailleurs, si de nombreux musulmans n’acceptent pas et n’accepteront jamais certaines lois émises par un État qu’ils jugent affaibli, cela ne signifie pas pour autant qu’ils ne les respectent pas. Majoritairement, les musulmans ne sont pas en accord avec certaines lois républicaines mais s’en accommodent, de même pour les lois divines qu’ils bricolent à leur guise. Le sentiment religieux peut s’associer d’une manière durable à d’autres sentiments, il est souvent plutôt accouplé.

Le concept de liberté, d’égalité et de fraternité, mille fois rebattu, est un instrument idéologique particulièrement utile pour diviser les citoyens, pour désigner l’adversaire en l’occurrence ici les musulmans, accusés de vivre à part, d’être des terroristes, de ne pas se mélanger aux autres, sous-entendu aux mécréants, de ne pas respecter les femmes, d’être antisémites, d’être homophobes, etc.  Les musulmans auront le sentiment du deux poids deux mesures, lorsqu’il s’agit d’émettre des lois exclusives à leur endroit, et des lois inclusives envers les autres minorités. Une fois de plus, le droit est utilisé pour réfuter l’activité des citoyens de confession musulmane, qui mènera notamment à la mort de nombreuses associations qui exerçaient localement une fonction sociale. Ici, l’État voudra contrôler les corps dans les espaces publics, les écoles, les salles de sport, les associations, ailleurs les musulmans seront taxés pendant le pèlerinage, tout en s’assurant que les barbes ne sont pas trop longues, que les femmes ne sont pas trop couvertes dans la rue et que le Coran ne trône pas en nombre sur les étagères d’associations ou d’écoles. Toutes ces mesures, au nom de la lutte contre l’islamisme, dont découlerait le séparatisme géographique, social, culturel, économique…, que l’État français a favorisé et laissé faire pendant plus de quarante ans, avec la complicité de politiques de tout bord.

Face à l’Occident et sa toute puissance, c’est aux écoles de l’islam et non à l’État français que revient la tâche d’accomplir la Réforme consistant à libérer l’esprit du poids de la Tradition accumulé par des siècles d’une lecture strictement littérale et dont le principe était le conformisme avant tout. Avec ce projet de loi, le président Macron presque en campagne présidentielle, semble vouloir donner des gages à l’aile droite de son parti et prendre de l’avance sur le Rassemblement National de Mme Le Pen. Emmanuel Macron ne s’interroge pas sur l’idée de savoir si cette loi est légitime ou pas, si elle tombe au bon moment, alors que notamment plus d’un million de Français ont basculé dans la pauvreté depuis le confinement de mars dernier, et que l’État est pointé du doigt pour sa gestion calamiteuse du Covid-19. Il faut donner en priorité le sentiment aux Français d’un État puissant, omniprésent et qui agit. Le président Macron envisage ce projet de loi surtout pour ses effets dans l’opinion publique en misant sur la stratégie du chaos, du « Diviser pour mieux régner » en opposant les musulmans au reste de la population. Depuis le confinement, sous prétexte d’état d’urgence sanitaire, l’État a basculé dans un excès de souveraineté où la restriction des libertés individuelles est devenue la règle. Des voix s’élèvent au sein des mosquées et sur Internet pour dénoncer ce projet de loi qui porterait atteinte à la liberté religieuse des citoyens musulmans. Des musulmans devenus des identités vulnérables, et qui font les frais dans un contexte Covid-19 d’une loi liberticide, dans un silence assourdissant des instances représentatives de l’islam et de leur complaisance que nous ne pouvons que déplorer.

 

 

Fatima Achouri

 

 

 

 

 

 

[1] Conseil Français du Culte Musulman.

[2] Conseil Représentatif des Institutions Juives de France.