Un système électoral en panne… sèche

Alors que les statistiques dites ethniques font régulièrement l’objet de débat en France, il n’en demeure pas moins qu’elles restent utiles à l’analyse sociologique, notamment dans les dynamiques religieuses liées au vote. Alors que l’islam obsède toujours autant la classe politique française à l’approche des échéances électorales et ce, malgré la profonde crise économique que le pays traverse, nous nous sommes interrogés brièvement sur l’adhésion ou pas des citoyens musulmans au système électoral. Car l’analyse des résultats des récentes élections européennes a été marquée par la stratégie de la LFI de Jean-Luc Mélenchon, qui a transformé le vote pour les Européennes en un référendum sur la Palestine, et cela ne s’est pas démenti dans les urnes. L’influence du conflit à Gaza a en effet pesé sur le vote musulman puisque les bons scores réalisés par la LFI l’ont été là où la population musulmane est importante, notamment dans les départements du 93 et du 78. Ces derniers ont voté pour le seul parti qui a réagi dignement aux événements tragiques en cours à Gaza, en solidarité fraternelle avec les Gazaouis, qui subissent un génocide depuis plusieurs mois de la part d’un Etat totalitaire sans provoquer les réactions attendues en pareilles circonstances. 

Un électorat musulman avec, d’un côté, une classe sociale instruite, d’orientation libérale, composée de citoyens engagés politiquement, qui votent depuis toujours et plutôt à droite. Et de l’autre côté, une classe populaire et en grande partie la classe moyenne qui votent traditionnellement à gauche, voire à l’extrême-gauche, surtout à l’occasion des échéances nationales, où l’intervention de l’État-providence est la plus marquée. Ces tendances de vote à droite comme à gauche chez les musulmans semblent d’ailleurs confirmer la courbe nationale démographique chez les CSP[1] équivalentes non-musulmanes. Or, depuis l’élection de François Hollande en mai 2012, le vote musulman connait un fléchissement, à l’image d’une tendance nationale à l’abstentionnisme qui se confirme au fil des scrutins, avec une proportion plus forte dans les zones à forte densité de population musulmane. En cause, des politiques en matière de promotion sociale, d’amélioration des conditions de vie, de reconnaissance et d’intégration, de droite comme de gauche, qui ont échoué. Un État dont la devise républicaine sonne faux pour une partie de ses citoyens originaires du Maghreb et d’Afrique subsaharienne, lesquels manifestent en réaction un désintérêt pour la chose politique. Mais, ajouté à cela une image de l’islam considérablement détériorée depuis les attentats terroristes à travers le monde, situation qui a abîmé le pacte d’adhésion à un récit national commun pour des musulmans qui se sentent de plus en plus stigmatisés. Les frustrations identitaires causées en particulier par l’enfermement, que d’autres qualifient de communautarisme dans les quartiers, avec le sentiment d’être rejetés par la société, expliquent en grande partie le sommeil électoral d’une majorité de musulmans. Le sentiment d’être ostracisé, de ne pas faire partie d’une communauté nationale, entraîne aussi certains individus à surinvestir dans l’islam face à une société qu’ils savent hostile aux manifestations religieuses dans l’espace public. Ainsi, dans un contexte inédit de crise majeure, les musulmans sont de plus en plus nombreux à espérer changer leur vie grâce à un investissement dans la foi plutôt que dans les urnes. Cette tendance est nettement marquée chez les salafistes, apolitiques, pour qui la propagation (da’wa) de l’islam est un devoir et une forme d’adoration de Dieu. Chez cette catégorie de pratiquants mais pas uniquement, l’abstentionnisme est la règle, ne pouvant se résoudre à voter pour une LFI mélenchoniste qui d’un côté défend la Palestine et de l’autre se prononce, pêle-mêle, en faveur de la fin de vie, du transgenrisme ou de la GPA. Un vote qui s’assimilerait aussi à une forme d’associationisme (chirk) à l’égard de Dieu qui expliquerait par conséquent leur abstentionnisme. Quant à la majorité de musulmans sécularisés qui se déplacera pour voter, son choix aura de grandes chances de se porter pour le Front Populaire même si, de manière inédite, les musulmans dits patriotes pourraient voter à droite, pour le RN ou les partis souverainistes. 

Depuis l’agitation causée par l’annonce surprenante de la dissolution de l’Assemblée nationale, ajoutant un potentiel chaos à une situation déjà fragile du pays, nous voyons aussi de nombreux imams qui invitent les fidèles à voter pour la LFI, en raison de ses prises de position pour Gaza, afin de faire barrage au programme du RN. Des imams que nous avons peu entendus quand il s’est agi de s’indigner du drame palestinien, accusés de faire le jeu d’E. Macron avec ce jihad en faveur de la République, ces mêmes imams qui s’engagent pour des candidats qui défendent pourtant des idéologies prohibées en islam. Ailleurs, ce sont les thématiques autour du voile et de l’antisémitisme supposé des musulmans qui sont au cœur des campagnes du RN et de la droite, dans lesquelles le musulman est le bouc-émissaire tout désigné. Un programme droitier qui dans les médias exacerbe les relations entre les musulmans et le reste de la population, jusque dans les rangs juifs sionistes devenus favorables au RN. Comment en effet interpréter la surprenante réhabilitation du RN auprès de certaines figures intellectuelles juives qui s’engagent à voter de façon inédite pour l’ennemi de toujours, l’extrême droite, si ce n’est sur une lutte commune contre l’antisémitisme supposé des musulmans ? Une stigmatisation orchestrée par la classe médiatico-politique qui devrait dissuader plus d’un musulman de participer à cette mascarade électoraliste, nous autorisant à penser qu’une majorité de musulmans, plus préoccupée qu’elle est par un quotidien difficile au sein d’une société déclinante et fracturée, ne se rendra pas aux urnes ce dimanche.

Et si, dans l’imaginaire musulman, l’Occident est en pleine déliquescence avec, en France, un président orchestrateur du chaos si l’on en juge par la dégradation notamment des services publics, la place du religieux connaîtra un renouveau dans cette fin de cycle désastreux pour laisser place à un lendemain plus radieux, dans le refuge de la foi. Car jusqu’ici, aucun candidat n’a su convaincre qu’il avait la stature pour relever les défis qui s’annoncent en cette période de transition civilisationnelle. Pour ne pas conclure, nous citerons le Coran « (…) En vérité, Allah ne modifie pas l’état d’un peuple, tant que les individus qui le composent ne modifient pas ce qui est en eux-mêmes.(…) » ( S13,v11).


[1] CSP : Catégories socio-professionnelles.

F. Achouri

Sociologue spécialiste de l’islam contemporain.

Nos services s'adressent aux organisations publiques et privées désireuses de mieux comprendre leur époque.

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