La religion en entreprise: la question «casse-gueule» qui monte

Même si la phase de désarroi et d’inaction semble dépassée, surtout depuis les attentats de novembre 2015, la montée des revendications religieuses reste délicate à gérer pour les employeurs. S’en tenir strictement à l’organisation du travail semble l’option la plus cohérente.

 

Dans un sondage d’avant premier tour, les trois quarts des Français trouvaient que l’on parlait trop de religion et de laïcité dans la campagne électorale (même s’ils étaient 90% à juger essentielle la valeur laïcité: cherchez l’erreur). Lors du débat entre les onze candidats, Jean-Luc Mélenchon avait d’ailleurs sommé Marine Le Pen de «nous ficher la paix avec la religion», rappelant que «60% des Français n’en avaient pas». Finalement, le sujet n’a été abordé qu’à la marge.

Dans les entreprises en tout cas, la question reste encore souvent, soit taboue, soit éludée, malgré la hausse manifeste de ce qu’il est convenu d’appeler «le fait religieux». Selonl’étude Randstat-OFRE (1), 65% des salariés interrogés en 2016 ont observé «plusieurs manifestations du fait religieux», contre 50% un an plus tôt…. Même si l’étude souligne que seuls «9% de ces cas sont conflictuels», même si elle salue l’amélioration «notable du soutien apporté par leur hiérarchie aux managers confrontés à des situations délicates», nombre d’entre eux naviguent encore à vue, écartelés entre la crainte, d’une part, d’être taxés de discrimination voire de racisme et celle, d’autre part, de laisser le sectarisme, voire une forme de radicalisation s’installer dans l’entreprise.

«Personne ne sait comment s’emparer du problème donc, souvent, on n’en parle pas, reconnaît André Milan, ex-secrétaire général de la CFDT Transport, aujourd’hui consultant chez BPI. Il est persuadé que cette question «casse-gueule» va désormais, la période électorale passée, remonter à la surface. Emmanuel Macron s’est, pour le moment, montré relativement flou à ce sujet, se disant juste favorable à «laisser une certaine marge de manoeuvre aux entreprises», dans la logique de la loi El Khomri.

Cette question du fait religieux se pose surtout dans les grandes entreprises de main-d’oeuvre (services, transports urbain et aérien, logistique, télécoms, nettoyage …). Certes, le BTP ou l’automobile ont su «s’adapter», depuis les années 80, aux demandes de leur importante main-d’oeuvre immigrée de confession musulmane, en intégrant par exemple le ramadan ou la prière dans la journée de travail (comme à l’usine PSA de Poissy).

Mais l’inflation récente, dans de nombreux autre secteurs, de revendications de tous ordres, déstabilise des managers peu préparés à y faire face. «Depuis les attentats de 2015, cette préoccupation est très pregnante, affirme Denis Maillard, directeur des relations institutionnelles du cabinet Technologia (risques professionnels). Il n’y a pas un DRH qui, lorsqu’on discute avec lui, ne finisse par aborder le sujet de lui-même». La question devient parfois anxiogène, ajoute-t-il, en évoquant le DRH d’un transporteur routier, qui, après l’attentat de Nice, «a commencé à s’alarmer des dangers de l’intérim, et a alerté les autorités après avoir découvert de la propagande islamiste oubliée dans un camion». Un autre, qui travaille dans une mutuelle, reçoit un afflux de demandes de formations de la part de ses managers en l’absence, pourtant, de tout incident.

Une dose de neutralité dans le privé

Dans les entreprises privées où la laïcité républicaine –réservée, conformément à la loi de 1905, aux entreprises publiques ou à mission de service public– ne s’applique pas, la marge de manœuvre est étroite. Les états-majors se dotent de Directions de la Diversité, de chartes (Casino, BNP Paribas, Orange…) ou de guides pratiques pour la hiérarchie intermédiaire. S’exprimant sur le sujet en décembre dernier à un colloque du CDSE (2), le politologue Moustapha Benchenane, conférencier au collège de défense de l’Otan, avait lancé à un parterre de dirigeants: «Je n’aimerais pas être à votre place !», en évoquant une véritable «cacophonie judiciaire». Pour lui, «l’intérêt de l’entreprise doit prévaloir. Il faut garder en tête les lignes rouges à ne pas franchir: le prosélytisme et l’apologie du terrorisme pour le salarié, la discrimination pour l’employeur». Il recommandait de prendre garde «à la confusion des concepts: refuser de serrer la main d’une femme, c’est du fait religieux; la sympathie pour le jihad, c’est de la radicalisation».

«D’après ce que je constate, les relations entre salariés hommes et femmes sont, malgré la loi Rebsamen, l’une des sources de conflits les plus fréquentes, selon Denis Maillard. Un autre sujet conflictuel récurrent concerne les clients face à une salariée voilée ».  Ce problème se pose par exemple lorsque des entreprises de services font face à des clients qui refusent d’être servis par des femmes qui portent le voile. Les «offensives politico-religieuses» restent plus rares. En revanche, en ce qui concerne les aménagements d’horaires ou les menus de cantines, «les DRH ont appris à gérer».

Tout dépend aussi de la nature plus ou moins sensible de l’activité (transports de masse, usines Seveso…). Dans les aéroports d’Orly et de Roissy, où des faits de prosélytisme et de communautarisme ont été largement médiatisés, la vigilance passe par un travail quotidien avec la police, la gendarmerie et les services de renseignements, par le signalement de dérives comportementales et les retraits d’habilitation administrative en zone réservée au personnel. Pour le directeur sûreté d’ADP, Alain Zabulon, «refuser de travailler sous l’autorité d’une femme, c’est franchir la ligne rouge. Quelqu’un qui dit: «à Charlie Hebdo, ils l’ont bien cherché» ne peut pas entrer dans la zone la plus critique de l’aéroport».

Quant à la dite cacophonie judiciaire, la Cour de Justice européenne (CJUE)  l’a clarifiée en partie en mars dernier, en statuant sur deux licenciements de salariées ayant refusé de retirer leur foulard islamique en présence de clients, l’une dans une société de conseil en informatique belge, l’autre dans une compagnie d’assurances française. La Cour a jugé non discriminatoire d’interdire le port du foulard face à la clientèle, mais à condition que le règlement interne interdise déjà le port de «tout signe politique, philosophique ou religieux» . C’était le cas pour le licenciement belge, mais pas pour le français qu’elle a donc désavoué. En revanche, a précisé l’instance européenne, tenir compte des souhaits des clients ne peut en aucun cas justifier un licenciement.

Cet avis de la CJUE va générer de la jurisprudence dans un domaine particulièrement épineux: la relation au client, qui renvoie au malaise de la société face à l’essor des signes religieux ostensibles, mais aussi au racisme d’une frange de cette société. Face à un client qui refuse de travailler avec une de ses salariées parce qu’elle est voilée, un chef d’entreprise a quatre options: accepter de perdre le client, demander à sa salariée de retirer son voile lorsqu’elle a affaire à ce client, lui proposer un autre poste éloigné de la clientèle ou, en cas de refus, la licencier. Evidemment, le choix varie beaucoup en fonction des convictions du patron, de celles de la salariée, de la taille et de la santé de l’entreprise et surtout, de l’importance du client. D’autre part, même si la question du port du voile est chargée de symbole, elle est loin de résumer le problème, comme le montre le cas de cet opérateur téléphonique, confronté à des protestations parce que certains de ses sous-traitants se déplaçant à domicile refusent de discuter avec les clientes ou de leur serrer la main.

Adoptée en août 2016, la loi Travail, dite El Khomri, avait déjà introduit une dose de neutralité dans le secteur privé, en permettant aux entreprises de restreindre, dans leur règlement intérieur, la manifestation des convictions des salariés si ces restrictions étaient «justifiées par l’exercice d’autres libertés et droits fondamentaux ou par les nécessités du bon fonctionnement de l’entreprise, et si elles sont proportionnées au but recherché». Cet article en a fait hurler certains, plusieurs juristes l’ont trouvé ambigu. A l’automne dernier, la ministre du Travail l’a donc complété avec un «guide pratique du fait religieux en entreprise» qui passe en revue une quarantaine de situations.

Les entreprises en ordre dispersé

Quoi qu’il en soit, ces textes ne répondent pas à tous les cas de figure et les entreprises doivent se forger leur propre philosophie. Certaines ont fait des choix tranchés: tel le groupe de recyclage Paprec basé en Seine Saint-Denis, dont le président fondateur Jean-Luc Petithuguenin a fait adopter début 2015, avec le soutien actif de ses 4.000 salariés, une «charte de la laicité et de la diversité», qui interdit le port de tout signe religieux ostentatoire. Le pdg revendique cette démarche «militante» adoptée à la suite de l’affaire de la crèche Baby Loup. Son engagement en faveur de la diversité est connu: 56 nationalités et tous les âges sont représentés dans ses effectifs. Sa charte n’en est pas moins hors la loi, et donc susceptible d’être attaquée par un salarié. La question se pose d’autant plus qu’il vient de doubler son effectif à 8.000 personnes avec le rachat du groupe de collecte Coved. Mais il en assume le risque.

A l’autre bout du spectre, on peut citer l’exemple de l’enseigne suédoise Ikéa, qui ne met aucun obstacle à la liberté religieuse et autorise ses vendeuses à se voiler. La direction d’Ikea France a refusé toute interview sur le sujet, mais nous a communiqué sa position officielle: «Ikéa permet à tous ses collaborateurs, quelles que soient leurs croyances religieuses ou tout autre aspect de leur identité, de porter un signe distinctif de leur religion, sous réserve que leur visage ne soit pas dissimulé, que leur badge reste visible, que leur uniforme soit dégagé et que les règles de sécurité en vigueur soient respectées».

Sa réticence à s’exprimer sur le sujet peut s’expliquer par les polémiques que suscite parfois l’extrême tolérance de la maison mère à l’égard des cultures et religions, qui l’a ainsi conduite en 2012 à effacer toutes les femmes de son catalogue saoudien, pour s’en excuser ensuite, ce qui ne l’a pas empêché de récidiver cette année dans son catalogue destiné aux juifs ultra orthodoxes d’Israël, non sans s’excuser de nouveau face au tollé.

Entre ces deux options, les entreprises privilégient souvent le cas par cas. Tel Antoine Frérot, pdg du groupe Véolia Environnement interrogé par Les Echos en août 2016. Prenant l’exemple des salles de prière, «ce serait une erreur de répondre systématiquement « non »», dit-il. «C’est donc chez Veolia un « oui » construit, cadré et régulé, en fonction des impératifs de service (…). Etre laïque, cela veut dire que la religion n’entre en aucun compte dans les choix de l’entreprise vis-à-vis de ses salariés, mais c’est aussi permettre l’exercice de la religion (…) dès lors qu’il n’est pas prosélyte». Chez Orange, cette politique du cas par cas a généré pas mal d’insécurité chez de nombreux managers, soumis notamment à une inflation de demandes de congés pour fêtes religieuses.

Surenchère

En général, les faits signalés concernent la confession musulmane, mais pas toujours, comme le prouve ce cas surprenant d’une salariée de la RATP , licenciée pour avoir refusé de prononcer le terme «je le jure» lors de son assermentation car selon elle, sa religion – chrétienne– le lui interdisait. La Cour de Cassation lui a donné raison.

«Dans le cadre de mes dernières fonctions syndicales, j’ai assisté à un assaut de visibilité de la part de catholiques, notamment à la RATP», relève pour sa part André Milan, qui cite par exemple des mails collectifs agrémentés d’extraits d’épîtres de Saint Paul, et évoque des manifestations comparables de salariés de confession juive. Il s’attend à voir émerger, un jour ou l’autre, des revendications évangélistes, déplorant «l’apparition d’une compétition entre religions». Une surenchère capable de polluer totalement l’ambiance au travail.

Les sources de tension sont multiples: «Dans un groupe de traitement des déchets, le fait religieux s’est doublé d’un fait communautaire avec, dans certains dépôts, plusieurs groupes qui ne se mélangeaient pas», relève-t-il. Il évoque aussi la frustration que peuvent ressentir les jeunes dans les grands groupes de main-d’oeuvre où l’ascenseur social est limité. Une frustration propice au surgissement de revendications plus identitaires. «Il faut le comprendre et l’anticiper» .

Dans de nombreux cas, quelques individus ostensiblement fervents suffisent à générer, soit un sentiment de rejet au sein du personnel, soit un malaise non exprimé qui concerne aussi leurs coreligionnaires peu ou non pratiquants, sur lesquel ils exercent des pressions plus ou moins insidieuses, qu’il s’agisse du respect du ramadan ou de la demande de congés pour les fêtes religieuses. Parfois, le problème n’est même pas nommé. Denis Maillard cite ainsi le cas d’une grande surface du nord de Paris où le CHSCT était en conflit avec la direction: «on s’est rendu compte que ce CHSCT était contrôlé par des musulmans très pratiquants –dont un imam– et que le blocage était en partie lié à cette réalité».

Il est urgent, dit-il, de faire baisser ces tensions, en gardant à l’esprit deux faits essentiels: «d’une part, 80% des salariés français estiment que la religion est de l’ordre de l’opinion personnelle. D’autre part, pour une série de raisons, l’islam inspire désormais de la crainte».

L’organisation du travail, argument clé

«Le conseil que je donne aux employeurs, déclare André Milan, c’est de s’en tenir à l’organisation de l’entreprise, à sa raison sociale. C’est leur prérogative, la contrepartie de leur responsabilité. Il ne s’agit pas de priver quiconque de sa liberté de conscience mais il est impensable de faire coexister une autre organisation pour aménager une pratique religieuse. Celle-ci n’a pas sa place dans l’entreprise: les dirigeants devraient se retrancher derrière cette règle simple. Mais il est vrai que l’énoncer clairement reste compliqué».

Pour lui, cette fermeté par rapport à la raison sociale est le seul moyen de ne pas dériver vers une surenchère sans fin de revendications pouvant conduire à des mesures disciplinaires, qui finiront peut-être à leur tour devant un tribunal, dont le juge devra alors dire non seulement s’il y a discrimination ou pas, mais aussi si celle-ci est directe ou indirecte….

Denis Maillard estime, lui aussi, qu’il faut centrer le dialogue autour de l’organisation du travail «en insistant sur ce qui unit les salariés», en rappelant les contraintes supplémentaires que les exigences religieuses de certains font peser sur les autres et, surtout, «sans jamais se laisser entraîner dans l’impasse des débats théologiques».

La RATP, un «cas d’école»

A la RATP, le déni a longtemps été la règle. A son arrivée en mai 2015, la présidente Elisabeth Borne (qui vient d’être nommée ministre des Transports) serait tombée des nues en découvrant dans certains dépôts une situation peu conforme à la neutralité qui s’impose dans un groupe public, voire «quelques zones de non-droit», selon une source proche. Quelques mois plus tard, ce sont les attentats de Paris: la presse révèle que l’un des terroristes du Bataclan, Samy Amimour, a été machiniste (conducteur de bus) à la RATP, puis évoque des cas de prosélytisme islamique à l’intérieur de la régie, de conducteurs refusant de prendre le relais d’une femme etc.

Elisabeth Borne crée rapidement «une délégation générale de l’éthique» et installe, début décembre, à sa tête, un homme venu de l’extérieur, Patrice Obert. Contrairement à la plupart des entreprises, muettes sur le sujet, «la RATP accepte de parler de radicalisation religieuse, nous explique aujourd’hui ce dernier, parce qu’elle a été blessée par cette campagne médiatique et parce qu’elle a pris le problème à bras le corps, à rebours de l’image qui, depuis, lui colle à la peau. Elle est fière de sa mission de service public, de sa culture de la sécurité et de son engagement social: sur les 45.000 agents franciliens, 15.000 sont des conducteurs de bus recrutés sans conditions de diplômes et formés par nous».

Il reste que les dérives sont réelles et anciennes. «Elles ont débuté dans les années 90, avec des cas de refus d’hommes de serrer la main de leurs collègues femmes. Quand un manager était alerté, il ne savait pas quoi faire, et s’il remontait l’information, sa hiérarchie lui demandait souvent de régler le problème et de se concentrer sur la qualité de service. A ce sentiment de n’être pas très soutenu, s’ajoutait la crainte d’être taxé de racisme ou d’islamophobie».

La direction réagit pourtant en 2005 en introduisant dans le contrat de travail une clause de neutralité, puis publie en 2011 un premier code éthique et, en 2013, un guide pratique pour les managers.

«Il y a bien eu une prise de conscience, mais elle était diffuse; les problèmes étaient sus, mais tus; les outils existaient mais n’étaient pas accompagnés du discours et de la formation nécessaires».

Pourquoi la hiérachie a-t-elle fermé les yeux aussi longtemps? Pour une série de raisons qui sont en partie liées aux choix mêmes des dirigeants successifs de la RATP. «Depuis les réformes de Christian Blanc dans les années 90, explique Patrice Obert, la structure du groupe est décentralisée autour de trois niveaux hiérarchiques seulement: la Direction générale, le département et l’unité opérationnelle (ligne de métro ou centre bus), dont les directeurs ont beaucoup de responsabilités [et donc beaucoup d’autonomie]. D’autre part, l’entreprise est très masculine: en Ile-de-France, 80% des agents sont des hommes, et la proportion approche les 100% dans l’exploitation ou la maintenance». Ces facteurs ont forcément joué dans le retard avec lequel les différents niveaux hiérarchiques ont pris au sérieux les avanies dont se plaignaient certaines salariées.

En outre, la politique volontariste de diversité menée durant les dernières décennies –motif légitime de fierté de la Régie–  a aussi généré de lourds effets pervers. «La RATP a recruté massivement dans les quartiers difficiles, là où plus personne ne le faisait, argue Patrice Obert. Elle s’est fortement engagée dans les contrats d’avenir. A l’époque, il était impossible d’anticiper l’évolution de la société. Or, l’entreprise n’est que le reflet de la société». Car ce travail –réel– de proximité dans les banlieues s’est fait en lien avec une myriade d’associations (notamment sportives) et via la fameuse politique des grands frères des années 90-2000, aujourd’hui très critiquée.

Pour Denis Maillard, «cette démarche est un cas d’école des erreurs à ne pas commettre. Certes, les recrutements se faisaient par CV anonymes. Mais ensuite, une jeune recrue habitant à Montreuil était affectée dans le même secteur, idem pour une autre de St Denis etc. Cela a généré une réelle porosité entre l’entreprise et les règles de la cité, notamment dans les quartiers où l’islam s’est affirmé».

Depuis début 2016, la RATP tente donc de renverser la vapeur via son plan «Travailler ensemble»: «Son objectif est de rappeler nos principes de laïcité-neutralité à tous nos agents, depuis leur recrutement jusqu’à leur fin de carrière, explique le délégué à l’éthique. Nous tentons aussi désormais d’affecter les gens d’un même quartier sur plusieurs centres différents et nous avons lancé un grand plan de formation pour que, dans les deux ans, chacun reçoive une formation sur la laïcité et son histoire en France. Car il faut bien être conscient qu’un jeune, en 2017, n’a parfois pas la moindre idée de ce que cela signifie». Plus de fermeté donc (les sanctions ont augmenté), et plus de pédagogie. L’idée est en effet de désamorcer également «l’aspect tabou du dossier». En avril, 800 managers de proximité devaient ainsi recevoir une formation spécifique. L’encadrement supérieur est, lui, parfois convié à des conférences d’experts sur le fait religieux, une table ronde est programmée pour l’automne avec EDF, la SNCF et Michelin etc. Un travail de longue haleine aux bienfaits incertains, et beaucoup de temps perdu à rattrapper… Sans parler d’une nouvelle inconnue: l’intérêt que le successeur d’Elisabeth Borne portera à ce dossier.

 

Slate.fr

L’émergence de l’entreprenariat musulman en France

 

 

Depuis plusieurs années, nous aurons remarqué que le marché du halal est très en vogue et surtout fleurissant sur le plan économique en France. En ce mois de jeûne du Ramadan, les grandes surfaces comme Auchan, Carrefour, Leclerc pour ne citer qu’elles, déjà positionnées sur le marché du halal, aménagent leurs rayons avec des offres « Spécial Ramadan ». Parallèlement à ce marché de la consommation très lucratif[1], une partie grandissante de musulmans français voulant s’affranchir notamment d’une idéologie dominante décevante consomme non seulement halal mais se lance aussi dans les affaires dites halal. Le seul canal pour exprimer les revendications des déçus du discours islamique devient le marché et, dès lors, l’expression d’une nouvelle religiosité. Il s’agit de penser l’islam comme un produit non plus destiné à réformer les âmes mais à s’adapter à la demande du consommateur.

Face à un monde musulman divisé, fracturé, ces déçus sont dans une recherche personnelle du salut, une réalisation de soi et une quête du succès économique qui passe désormais par l’entreprenariat musulman. Ces cinq dernières années, des entreprises de tendance[2] musulmanes sont créées surtout dans les grandes villes, en particulier dans le secteur des services. La crise économique et les difficultés d’accès au marché du travail poussent de plus en plus de musulmans à développer des activités indépendantes. Ces entrepreneurs/euses veulent en finir entre autre avec l’image d’assistés, de fatalistes voire de victimes. Les positions sociales non atteintes et les frustrations engendrées poussent en effet ces Français musulmans souvent jeunes dans les affaires, plutôt que de sombrer parfois dans un désespoir qui les jetterait dans une mouvance radicale. Ce « business halal » a permis à une certaine frange de la mouvance salafiste notamment de se lancer dans les affaires. Ce décollage économique par le petit commerce (kebabs, boucheries, vêtements, produits orientaux, téléphonie mobile destinée au Maghreb, etc.) a contribué à l’enrichissement d’une partie de celle-ci qui, dès sa sécurité financière assurée, fait sa hijra (émigration) et quitte la France, terre de l’impiété occidentale pour rejoindre des sociétés musulmanes[3]. A la hijra du désespoir des jeunes engagés dans les rangs de Daech s’oppose la hijra marchande et bourgeoise, au nihilisme du martyr en Syrie ou ici, celui de la vie dans les affaires au sein d’un environnement musulman où la promotion individuelle et l’acculturation financière orientent les choix migratoires. Ils sont également de plus en plus nombreux issus de l’immigration à quitter la France pour s’expatrier dans les pays du Golfe, en particulier dans les Emirats, pour se faire de l’argent. L’hégire s’inscrit ainsi dans un contexte de mondialisation marchande où chacun tente de s’affirmer individuellement. La fierté d’être musulman ne passe pas par la revendication politique mais par la performance économique.

A l’ombre de la vague fondamentaliste, une nouvelle religiosité est en train de naître où le désengagement vis-à-vis de l’identité et du politique laisse place à un nouveau sacre de l’individu et à une reconfiguration dans l’espace culturel. En France, le voile est sur ce point emblématique : il dérive de l’islam politique et se déploie en masse sur le marché de la consommation. Le succès grandissant du prêt-à-porter féminin (boutiques, ventes en ligne) ne se dément pas. Dans un contexte de globalisation et de réislamisation simultanées, le voile oblige les femmes à de nouveaux compromis, entre revendications identitaires et extraversion culturelle. L’acculturation se nourrit ainsi de ce symbole identitaire où la pudeur islamique coïncide avec une offre marchande de masse qui suit les courants de la mode internationale. On est là dans une simple logique consumériste où le message religieux passe souvent au second plan car plus ce dernier est mis en avant, plus le public se réduit.

La conviction religieuse personnelle se traduit par une pratique entrepreneuriale où la maximisation du profit n’est limitée que par la rigueur éthique qu’elle implique, comme celle notamment de l’interdiction de la pornographie, de la vente d’armes, du commerce de l’alcool, de pratique de l’usure… le tout dans une charité traditionnelle qui impose un geste envers les plus démunis. Sur le plan religieux, la zakat (impôt religieux obligatoire), la sadaqa (don volontaire), le waqf (biens de mainmorte) sont ainsi reconsidérés pour dynamiser l’économie sociale et prendre le relai de l’Etat-providence (constructions de mosquées, d’écoles musulmanes, de repas offerts aux démunis pendant le mois de Ramadan, etc.).

Amr Khaled[4], célèbre prédicateur dans le monde arabe, est un des chantres de l’islam de marché. Dans une logique de marketing et par conviction idéologique, il veut faire de l’islam une religion entrepreneuriale dans la lignée de certains mouvements pentecôtistes aux Etats-Unis, en s’efforçant de créer des croyants proactifs. Dans ses prêches télévisés, il s’appuie à la fois sur la morale musulmane et sur les techniques de réalisation personnelle occidentales. Prédicateurs et cheikhs à l’instar d’Amr Khaled, agissant en véritables coachs, ils sont de plus en plus nombreux à prôner l’engagement positif du musulman dans la société, qui passe aussi par l’entreprenariat. Ces cheikhs médiatiques s’opposent à l’oisiveté, vice que dénonce l’islam, et invitent le croyant à s’investir dans le domaine social et économique pour participer au développement de leur pays.

 

L’islam de marché s’inscrit dans la diffusion massive de produits religieux et culturels caractérisée par une stratégie de désenclavement qui replace le religieux dans une sphère marchande globale, non religieuse. Cette offre est pensée en termes de produits de consommation sur un marché où le facteur idéologique et les réflexes identitaires sont délaissés sur l’autel du profit. Aujourd’hui dans le monde musulman, tout est mis en œuvre pour associer la religion avec les théories du management et de l’édification personnelle. Dans les pays du Golfe, c’est le prédicateur Tariq al-Suwaidan[5] qui représente le mieux cette association. Formé aux Etats-Unis, il s’inspire notamment d’ouvrages de discipline managériale et présente dans ses émissions télévisées les théories du management d’un point de vue musulman, une sorte de « pensée managériale et pensée islamique ».

Dans un monde musulman divisé, fracturé, le champ économique fournit aux nouvelles religiosités un support concret et global – le marché – mais aussi des éléments d’une éthique entrepreneuriale. La littérature de l’accomplissement personnel et le savoir managérial s’imposent comme le meilleur moyen pour instaurer une religiosité proactive. La France, qui abrite la plus importante communauté musulmane d’Europe, profite de ce courant et a vu croître ces dernières années l’entreprenariat musulman dans un contexte de crise aggravé par un désintérêt pour la question du politique et de l’Etat. Aux organisations économiques catholiques[6] et juives[7] existantes, viennent désormais s’ajouter dans le paysage économique français ces organisations musulmanes. Avec la croissance exponentielle que connaît le marché du halal en France ces dix dernières années, l’entrepreneurship étiqueté « halal » a de beaux jours devant lui !

 

Fatima Achouri

 

 

 

[1] Le marché du halal en France est estimé à plus de 15 milliards d’euros

[2] Au référent religieux

[3] L’Egypte est une destination privilégiée de la mouvance salafiste pour effectuer la hijra

[4] Il est égyptien, c’est l’un des plus célèbre et populaire télé-prédicateur dans le monde arabe.

[5] C’est un entrepreneur koweïtien, auteur, conférencier-coach, et leader des Frères Musulmans Koweïtiens. Il est célèbre dans le monde arabe et dans les communautés musulmanes à travers le monde notamment pour son coaching en management dans ses programmes télévisés

[6] UNIAPAC (Union internationale chrétienne des dirigeants d’entreprises)

[7] UPJF (Union des patrons et des professionnels juifs de France)

Comment le ramadan entraîne une pénurie d’Uber chaque soir

Le service de VTC a observé une baisse du nombre de chauffeurs disponibles en milieu de soirée depuis samedi.

 

C’est un effet inattendu du ramadan. Depuis samedi et le début de la période de jeûne chez les musulmans, plusieurs utilisateurs d’Uber, célèbre service de VTC, ont fait part de leur difficulté à trouver un véhicule à partir de 21h30. Soit approximativement l’heure où le soleil se couche, moment où les pratiquants sont de nouveau autorisés à boire et à se restaurer. Une raréfaction qui a une incidence sur les tarifs car l’entreprise incite ses conducteurs à travailler en augmentant le prix de la course.

«Oui, on a observé ce phénomène, confirme au Parisien la communication d’Uber. C’est le cas aussi lors de certains événements culturels, sportifs ou météorologiques, durant lesquels des chauffeurs se déconnectent de l’application.» Samy est de ceux là. Lui qui travaille depuis trois ans pour le service de VTC raconte être «crevé après avoir conduit des heures sans manger et sans boire, surtout ce week-end où il a fait très chaud. Que les gens ne soient pas contents parce qu’il y a moins de voitures et que ça coûte plus cher, je m’en fous. On n’est pas un service public. J’ai besoin de respecter ce moment et j’en ai aussi envie».

Si la rupture du jeûne a autant de répercussions sur Uber, c’est en raison de la sociologie des chauffeurs de la société. «La majorité des chauffeurs qui travaillent avec nous sont originaires des banlieues, potentiellement d’origine maghrébine et de confession musulmane», décrivait le responsable de la communication de la branche française de l’entreprise, Grégoire Kopp, à Capital en 2016.

Si Samy raconte manger rapidement pour ne pas perdre une trop grosse partie de sa rente nocturne, certains de ses collègues «font l’aller-retour pour manger avec leur famille avant de reprendre le travail». «Les gens qui râlent parce qu’ils attendent cinq minutes s’inquiètent-ils de l’état de santé des chauffeurs?, s’agace Sayah Baaroun, secrétaire général du syndicat SCP-VTC. Uber vise cette communauté dans son recrutement, donc ça se voit lors du ramadan. Ils sont considérés comme de la chair à canon, ils ont quand même le droit de profiter de ce moment.» Et tenter de concilier tant bien que mal religion et travail.

 

Le Parisien

A Kaboul, au moins 80 morts et 320 blessés dans une attaque au camion piégé

Au moins 80 personnes ont été tuées et plus de 320 autres ont été blessées, mercredi 31 mai, dans un attentat au camion piégé à Kaboul, la capitale afghane, a fait savoir le ministre de l’intérieur afghan. Face à l’urgence, le ministère de l’intérieur a appelé la population à des dons de sang dans les hôpitaux. Aucune revendication n’a été émise dans l’immédiat.

La police précise que l’explosion a eu lieu dans le quartier de Wazir Akbar Khan, près de l’ambassade d’Allemagne, dans le quartier diplomatique, qui abrite également des bureaux du gouvernement. Interrogée sur Europe 1, la ministre des affaires européennes française, Marielle de Sarnez, a pour sa part évoqué des « dégâts matériels » à l’ambassade de France et à l’ambassade d’Allemagne à Kaboul, tout en précisant qu’aucune victime n’avait été signalée pour le moment. On ignore encore la cible exacte de l’attaque.

Des nuages de fumée noire couvraient le centre-ville et des maisons situées à plusieurs centaines de mètres de l’explosion ont été endommagées. La déflagration a été si forte qu’elle a secoué une grande partie de la ville, soufflant de nombreuses fenêtres et semant la panique parmi la population.

Le chef du Pentagone, James Mattis, a récemment déclaré s’attendre à « une nouvelle année difficile » pour l’armée afghane et les soldats étrangers présents sur le territoire afghan. Le président américain, Donald Trump, réfléchit à l’envoi de milliers de militaires en Afghanistan supplémentaires pour sortir de l’impasse.

 

Le Monde.fr

 

Ali Merad (1930-2017) : de l’école coranique de Laghouat aux universités de Lyon et de Paris

Le Pr Ali Merad, qui vient de rendre son dernier souffle à Dieu à l’âge de 87 ans, était peu connu du grand public et largement ignoré, aussi, des musulmans. Cet universitaire à la retraite, installé de longue date, avec son épouse, sur les hauteurs de Lyon, était pourtant une des grandes figures de l’islamologie, et un pionnier du dialogue islamo-chrétien. Avec lui disparaît un érudit remarquable qui faisait honneur autant à l’Algérie, sa patrie d’origine, qu’à la France et à toute la communauté universitaire internationale.

Né en 1930 à Laghouat, sur les bords du Sahara algérien, le petit Ali a connu dans cette cité une double scolarité : celle de l’école coranique et celle de la République coloniale. Il en a conservé un grand attachement au Coran (qu’il connaissait par cœur) et un goût de l’étude qu’il a eu la chance de pouvoir développer.

Étudiant à Alger, il est habité de convictions nationalistes, mais il aime, également, l’héritage culturel français. Comme son compatriote et ami le Pr Mohammed Arkoun (1928-2010), il est d’ailleurs amené à poursuivre ses études en France, du fait de ses grandes qualités intellectuelles. En 1956, il obtient l’agrégation d’arabe.

Douze ans plus tard, en 1968, il se verra reconnu le titre de docteur d’État es Lettres. Il sera, dès lors, un éminent professeur des universités. En 1974, il fonde l’Institut universitaire d’études arabes et islamiques de Lyon, qu’il dirigera plusieurs années. Bientôt, il devient responsable de la formation doctorale « Études arabes et islamiques » de l’Université Jean-Moulin-Lyon-III.

Ses qualités, ses travaux, sa notoriété le font finalement appeler à l’université Paris-III-Sorbonne-Nouvelle pour y diriger un institut du même type que celui qu’il avait créé à Lyon. Durant plusieurs années, il sera membre du jury d’agrégation d’arabe et membre du Conseil national des universités.

Un vulgarisateur de la connaissance sur l’islam

La grande œuvre d’Ali Merad, celle qui restera dans l’Histoire et demeurera longtemps encore d’un intérêt indispensable, est son travail sur « le réformisme musulman en Algérie de 1925 à 1940, un essai d’histoire religieuse et sociale », qui a fait l’objet de sa thèse de doctorat d’État, et spécialement l’attention qu’il a portée à la principale figure de l’Association des oulémas musulmans algériens, Abdelhamid Ben Badis (1889-1940), à qui il a consacré une thèse complémentaire sous le titre « Ibn Bâdis, commentateur du Coran ». Les deux thèses ont été publiées, et constituent sur cette période clé de l’histoire de l’islam d’Algérie des sources incontournables.

Parmi les autres publications du Pr Merad se distinguent également trois volumes de la célèbre collection « Que sais-je ? » des Presses universitaires de France (PUF) : L’islam contemporain (1987), L’Exégèse coranique (1998) et La Tradition musulmane (2001), qui tous se sont vendus à des milliers d’exemplaires.

Son dernier livre, paru aux éditions Desclée de Brouwer en 2008 , avait pour sujet « Le califat : une autorité pour l’islam ? ». L’érudit avait le souci de vulgariser la connaissance sur l’islam, afin qu’elles soit accessible au plus grand nombre, et il sut être, en cela, un excellent pédagogue.

 

Un pionnier du dialogue interreligieux

Ayant été dès sa jeunesse au contact de chrétiens respectueux des musulmans et pour lesquels il éprouvait de l’amitié, Ali Merad a été toute sa vie attaché au dialogue interreligieux dont il aura été un des pionniers. Ainsi, dès 1953, il écrit, à Alger, un article intitulé « Jésus et nous ». En 1972, il participe à un livre écrit à trois voix, avec l’intellectuel juif Armand Abecassis et avec l’ecclésiastique catholique Daniel Pezeril, intitulé N’avons-nous pas le même Père ?, publié aux Éditions (lyonnaises) du Chalet.

Plus tard, en 1975, il publie, chez le même éditeur, un ouvrage consacré à Charles de Foucauld au regard de l’islam. Durant plusieurs années, il sera très présent, en différents lieux du monde, dans des colloques rassemblant des intellectuels et des religieux appartenant à la « famille abrahamique ».

Ses obsèques ont eu lieu vendredi 26 mai, après la prière du vendredi, à 14h15. C’est à Dieu que nous appartenons et c’est vers Lui que nous retournons.

Saphirnews

Pélerinage : rencontre avec Haïm Bittan, le grand rabbin de Tunisie

Vendredi soir. Sur le toit d’une maison et du haut de ses 69 ans, Haïm Bittan souffle dans son shoffar (instrument en corne de bélier) pour marquer le début du shabbat. Un rituel qu’il honore depuis cinquante ans et qui lui est propre. « Gamins, on attendait ce moment avec impatience et on sortait toutes les semaines observer la scène », se souvient le docteur Gabriel Kabla, installé à Paris.

Autorité suprême de la communauté juive de Tunisie

Issu d’une grande fratrie, fils de commerçant et père de huit enfants, Haïm Bittan a été nommé autorité suprême de la communauté juive de Tunisie par décret présidentiel en 2004, après le décès de son prédécesseur, dont il était l’assistant.

S’il se rend régulièrement dans la capitale, il vit toujours dans sa maison familiale, à l’entrée de la Hara Kbira (« grand faubourg » juif de Djerba). « Je préfère rester ici, où la communauté est plus importante », explique-t-il. Et de détailler : 1 200 membres à Djerba et à Zarziz, contre 300 à Tunis.

« Petit par la taille mais grand par la sagesse »

En 1948, ils étaient environ 100 000 sur tout le territoire. Le grand rabbin espère donc voir revenir plus de juifs au pays. Quelques heures après la fin du célèbre pèlerinage de la Ghriba (du 12 au 14 mai), c’est un homme souriant et réservé que nous avons retrouvé dans son bureau à la Yeshiva (école talmudique) de la Hara Kbira, où il enseigne. Pour compléter son faible salaire versé par l’État, il pratique également l’abattage rituel et la circoncision.

« Petit par la taille mais grand par la sagesse », le décrivent fièrement les habitants du coin. « Calme et très à l’écoute, il n’hésite pas à monter au créneau quand c’est nécessaire », ajoute son bras droit, Moché Uzan.

Comme en 2013, lorsqu’il s’était opposé à une proposition de loi sur l’attribution de sièges permanents au Parlement tunisien pour la communauté juive. Ou, aujourd’hui, concernant le projet de création d’un musée de la mémoire judéo-tunisienne à Tunis. « Je ne suis pas contre l’idée, affirme-t-il. Mais pas dans une synagogue ! »

À la fin de l’entretien, Haïm Bittan se prête volontiers aux selfies avec des étrangers, n’hésitant pas à se hisser sur un banc pour poser en groupe. Facile pour ce septuagénaire qui grimpe chaque semaine sur les toits.

 

Jeune Afrique

Les nouveaux aumôniers doivent se former à la laïcité

Un nouveau décret exige désormais des aumôniers l’obtention d’un diplôme après une formation civique et civile. Les cultes saluent la décision mais regrettent un manque de discussion avec le ministère.

Qu’ils exercent dans les prisons, les hôpitaux ou les bataillons, tous les aumôniers devront désormais être formés à la laïcité. Un décret paru le 5 mai, rend obligatoire la possession d’un diplôme « sanctionnant une formation civique et civile agréée » pour les futurs aumôniers pénitentiaires, hospitaliers et militaires. Le texte concerne uniquement les « aumôniers rémunérés et nouvellement recrutés », qui devront donc être déjà diplômés lors de leur recrutement, ou s’engager à l’être dans les deux ans.

Fruit d’une longue élaboration au ministère de l’Intérieur, ce décret « assure à des acteurs qui ont un rôle particulier le partage d’un socle commun de connaissances sur les valeurs et les principes de la République », explique-t-on au ministère. « On ne peut pas nier la nécessité d’un tel diplôme, surtout après les attentats de 2015 », ajoute un responsable qui a participé à sa rédaction aux côtés de Bernard Cazeneuve et de Manuel Valls, véritables instigateurs du projet. Une façon à peine dissimulée de désigner le véritable destinataire du texte : les aumôniers de prison de culte musulman, en première ligne pour lutter contre la radicalisation, selon le ministère. « Tous les acteurs de la prévention de la radicalisation doivent être associés, et l’aumônier pénitentiaire n’est pas un acteur anodin ».

Les représentants musulmans ne s’opposent pas à ce décret

Une position critiquée par le pasteur Brice Deymié, aumônier national des prisons à la Fédération protestante de France : « il ne faut pas instrumentaliser l’aumônier, et la lutte contre la radicalisation n’est pas notre boulot ». Cependant, les représentants musulmans ne s’opposent pas à ce décret : « cela apportera un plus à nos aumôniers et sera bénéfique pour tout le monde », estime Hassan el-Alaoui Talibi, aumônier général musulman des prisons. « Les formations doivent se généraliser ».

Mais tous critiquent le manque de consultation des aumôniers par le ministère concernant ce projet : « il faut nous écouter, et d’abord parler de notre statut ! », s’exclame le pasteur Deymié. « On dirait que le ministère ne connaît pas la vie sur le terrain : nos besoins n’ont pas été entendus ». Un reproche partagé par le Père Jean-Marie Onfray, responsable du pôle Santé à la Conférence des Évêques de France : « on ne nous demande jamais notre avis », regrette-t-il.

Pourtant, en 2015, les discussions « avaient bien démarré », selon le pasteur Deymié, avec notamment un dialogue entre les différents cultes, mais le départ de Christiane Taubira, la ministre de la justice – dont dépendent les aumôniers pénitentiaires – et les changements de direction au bureau central des cultes ont rendu difficile cette collaboration. Une difficulté que le ministère de l’intérieur reconnaît à demi-mot.

Ces formations doivent comprendre 120 à 160 heures de cours

C’est donc une « occasion manquée », selon le pasteur, regrettant un moment qui aurait pu donner lieu à une « construction collective » avec les autres cultes. D’autant qu’il juge « très positif » le fait d’avoir une formation, et ne s’oppose donc pas à ce que l’État propose un tel décret : « cela fait d’ailleurs plusieurs années que nous avons un DU [Diplôme Universitaire] pour nos aumôniers, centré sur la pratique, mais il n’a pas été homologué », regrette-t-il.

En effet, pour être reconnus comme des « DU de laïcité », ces formations doivent comprendre 120 à 160 heures de cours sur le fait religieux, le fonctionnement des institutions françaises ou le dialogue interreligieux. Un nombre d’heures « trop élevé », selon le pasteur Deymié, qui demande « une cinquantaine d’heures » au maximum, ou un système d’équivalences qui permettrait de faire reconnaître des diplômes préexistants.

La question des équivalences est également au cœur des préoccupations des catholiques. « Tant qu’il n’y a pas les mesures d’application [qui devraient paraître la semaine prochaine dans un arrêté, NDLR], je dis à mes collègues de ne pas s’exciter, mais la question de la validation de nos formations nous inquiète quand même », reconnaît le Père Onfray. « Cela va compliquer la vie et le recrutement des aumôniers pénitentiaires », ajoute le Père Jean-François Penhouet, aumônier général catholique des prisons, secondé par Hassan el-Alaoui, son homologue musulman.

Inquiétude infondée, selon le ministère de l’intérieur. « L’usager ne doit pas être pénalisé », assure-t-on place Beauvau, et « nous allons trouver une solution avec des équivalences et des passerelles ». Seize « diplômes universitaires de laïcité » existent déjà en France, notamment à Strasbourg, Aix, Lyon et Montpellier. D’autres universités pourront faire homologuer leur diplôme si celui-ci respecte « des critères d’horaires et de contenus » ainsi que la charte d’homologation déjà existante.

 

Les aumôniers en chiffres

Dans les prisons. Au 1er janvier 2015, selon le ministère de l’intérieur, les prisons françaises comptaient 1 628 intervenants d’aumônerie, dont 972 bénévoles. Le culte catholique est le plus représenté, avec 760 aumôniers. Viennent ensuite le culte protestant (377 intervenants) et le culte musulman (193 intervenants).

Dans les armées. 200 aumôniers catholiques servent sous les drapeaux, ainsi que 76 protestants, 35 musulmans et 30 israélites, dont la majorité exerce à temps partiel. 16 aumôniers sont déployés en permanence en opération extérieure.

Dans les hôpitaux. Aucun recensement n’est disponible mais tous les hôpitaux doivent disposer d’une équipe d’aumôniers pluri-confessionnelle. Le culte catholique dispose d’environ 1 200 aumôniers hospitaliers, selon la Conférence des évêques de France.

 

La Croix

Tunisie : Mohamed Talbi en quelques citations


Mohamed Talbi, historien et islamologue tunisien, défenseur d’un islam ouvert, est décédé le 1er mai à l’âge de 95 ans.

« Une lumière s’est éteinte », peut-on lire sur les réseaux sociaux. Le président Béji Caïd Essebsi, lui, a exprimé sa « profonde tristesse » après la disparition de cet « intellectuel libre, réformiste audacieux et militant national qui a toujours lutté pour la liberté et l’humanité. » Il a également salué « son engagement et sa fervente détermination à défendre ses opinions » en toutes circonstances.

Franc-parler

Et c’est ce que beaucoup retiendront de lui : son franc-parler, ses prises de position, son audace. Pour preuve, quelques-unes des citations de celui, profondément croyant, qui se disait lui-même « historien et non pas passeur de pommade ».

 

 

 

 

Jeune Afrique

Existe-t-il un vote musulman en France ?

 

 

En France la communauté musulmane serait composée d’environ six millions de personnes. Ce chiffre est loin d’être négligeable pour un candidat à la course présidentielle. Le thème autour de la laïcité est omniprésent dans les discours à l’investiture présidentielle depuis que le candidat Sarkozy en 2007 qui, souhaitant siphonner les voix du Front National, s’était lancé sur ce terrain avec succès. Même si la laïcité est présente durant cette élection, sa réception a été perçue de manière timorée dans l’opinion au détriment des affaires judiciaires. Ces deux derniers mois, les ennuis de certains grands candidats se sont en effet invités durant la campagne où il aura surtout été question d’éthique et de transparence, de vaines justifications auprès de l’opinion publique, au grand dam des conseillers en communication des candidats incriminés. Ces derniers, en particulier Mr Fillon, dont les discours de début de campagne étaient axés sur les valeurs judéo-chrétiennes de la France et sur les valeurs laïques si chères à la République, a vu sa communication vidée de toute substance religieuse au détriment de discours expiatoires au gré notamment de ses interventions télévisées. Quant à Mme Le Pen, malgré ses démêlées judiciaires, nous pourrons noter sa cohérence et sa fidélité sur le thème de laïcité, en particulier lorsqu’il s’agit de stigmatiser les musulmans.

Mais revenons à notre propos concernant l’existence ou non d’un vote musulman. Et, si ce dernier existe, quelle est son orientation politique ? Nous pouvons d’emblée affirmer qu’il n’y a pas de vote musulman au sens de vote quasi-unanime d’électeurs de confession musulmane. Comme toute valeur explicative, il y a une affirmation sur l’existence d’un vote de tendance musulman, au même titre qu’un vote de tendance catholique et juif, inhérent aux positions que le candidat à l’élection présidentielle prendra ou pas sur des sujets sensibles au regard des grandes organisations représentatives religieuses, pour ne citer que le CRIF, l’UOIF ou Sens Commun. Cela pourra concerner notamment le respect des traditions françaises, des valeurs familiales mais aussi porter du point de vue géopolitique, sur la question sensible du traitement du dossier israélo-palestinien. Sur ce point, les organisations juives comme musulmanes auront à cœur de voter pour le candidat qui, une fois élu, représentera au mieux leurs intérêts respectifs.

Contrairement au vote catholique et juif plutôt à droite, les musulmans eux, votent massivement à gauche. Ils étaient en effet plus de 80 % à avoir voté en faveur de François Hollande en 2012. Ils étaient également nombreux à sanctionner lors des dernières primaires socialistes Manuel Valls sur sa ligne politique en tant que Premier ministre du gouvernement Hollande. Son agressivité avec notamment le passage en force de la Loi travail (El-Khomri) et son interdiction lorsqu’il était ministre de l’Intérieur durant l’été 2014 des manifestations publiques en faveur de la Palestine, lui ont coûté sa place comme candidat de la gauche à l’élection présidentielle. Nous le constatons, même si les questions économiques et sociales intéressent prioritairement les musulmans lors du vote, ils restent sensibles à des sujets périphériques symboliquement forts et sur les discours du candidat favorables ou non à la liberté religieuse et à son expression dans l’espace public (ex.: Port du voile). Aujourd’hui, les français musulmans déçus du socialisme et de la politique en général comme de nombreux citoyens, s’ils ne s’abstiennent pas dimanche prochain, malgré les consignes des représentants musulmans sur l’importance du vote, sont séduits par un Jean-Luc Mélenchon qui incarne le mieux à leurs yeux les valeurs de la gauche, et non Benoît Hamon qui conduit le corbillard d’une gauche morte. Sur les questions de la laïcité, Mr Mélenchon prône une laïcité ouverte et inclusive contrairement notamment à son rival Mr Fillon qui, dans un souci de séduire l’électorat catholique, de rattraper Mme Le Pen ou de nous faire oublier ses affaires judiciaires en cours, durcit le ton sur le thème du religieux en rappelant dans cette ultime ligne droite, les racines judéo-chrétiennes de la France où, à mots couverts, l’islam n’aurait pas sa place ou devrait faire son aggiornamento, alors que les musulmans dans leur grande majorité sont laïques. Quant à Mme Le Pen, ses attaques récurrentes contre l’islam radical sous le prétexte de lutter contre l’immigration, son souhait une fois élue serait de supprimer toute visibilité religieuse dans l’espace public. Avec de telles mesures, elle n’aura de toute évidence pas l’adhésion du vote musulman. Cependant, nous ne pouvons que la rejoindre dans ses discours contre l’islam radical et sur son inquiétude de constater des offensives de réislamisation très fortes dans certains territoires. A droite, c’est le petit candidat François Asselineau qui semble séduire de plus en plus d’électeurs musulmans notamment grâce à son « Frexit », sa ligne non-atlantiste et au retour du souverainisme de la France.

La France est le pays européen qui compte le moins de pratiquants et où paradoxalement la religion occupe une place importante dans les discours des candidats à l’élection présidentielle. Dans un contexte anxiogène sur fonds d’insécurité, certains candidats font du religieux leur fonds de commerce à travers la laïcité pour se démarquer mais surtout engranger des voix. Le 7 mai prochain, le Président élu le sera en grande partie par défaut, sur fonds d’une campagne médiocre, aux programmes flous et sur des thèmes bien éloignés du religieux alors qu’on nous aura rebattu les oreilles avec l’islam. Par sûr avec tout cela, que la politique en sorte grandie !

 

Fatima Achouri

Tunisie : un parti islamiste radical souhaite « enterrer » la démocratie

Hizb ut-Tahrir prône la mise en place d’un califat et de la loi islamique. Le gouvernement a déposé une demande de suspension des activités du parti.

« La démocratie n’attire plus personne (…) et il est temps d’annoncer sa mort et de travailler à son enterrement. » C’est ce qu’a affirmé Abderraouf Amri, le président du bureau politique du parti islamiste radical tunisien Hizb ut-Tahrir. Ce dernier prône la mise en place d’un califat et de la loi islamique, et a donc appelé samedi lors de son congrès annuel à enterrer la démocratie. Le parti est régulièrement accusé par les autorités de « troubles à l’ordre public ».
Des centaines de partisans ont participé près de Tunis au congrès glorifiant « le Califat, sauveur de l’humanité » et dénonçant la « persécution » mise en place par le système démocratique. Mehdi Ben Gharbia, ministre chargé des Relations avec les instances constitutionnelles, la société civile et les organisations des droits de l’homme, a indiqué à l’Agence France-Presse avoir déposé il y a deux semaines « une demande de suspension d’un mois des activités du Hizb ut-Tahrir ». Cette demande intervient « après des déclarations de membres de ce mouvement portant atteinte au régime républicain de la Tunisie », a-t-il ajouté. Lors de son congrès, ce mouvement a de son côté dénoncé « des tentatives pour interdire et entraver » ses activités.

Congrès 2016 interdit

Créé au début des années 1980, Hizb ut-Tahrir n’a été légalisé qu’en 2012, après la révolution contre la dictature de Zine El Abidine Ben Ali. En 2016, ce mouvement s’est vu interdire la tenue de son congrès annuel pour des « raisons de sécurité », en vertu de l’état d’urgence en vigueur dans le pays depuis une vague d’attaques djihadistes sanglantes. « Il s’agit d’un parti qui ne reconnaît pas le caractère civil de l’État », avait notamment fait valoir le ministre de l’Intérieur, Hédi Majdoub. Les orientations de Hizb ut-Tahrir reposent sur la souveraineté de la Oumma – la communauté des musulmans – et sur la charia comme législation.

 

AFP