Aperçus sur l’entreprenariat musulman en France

Is Tea Halal? Is Caffeine Halal?

L’usage marchand du halal est né à la fin du XXe siècle avec la rencontre du néolibéralisme et du fondamentalisme religieux. Les contraintes exercées par les systèmes d’actions profanes, le capitalisme et la bureaucratie, ont remplacé les commandements éthiques des religions d’hier. Si le capitalisme est protéiforme, un de ses aspects les plus visibles, c’est le commerce. Qu’aujourd’hui se développe un entreprenariat musulman, ou plus généralement une activité économique basée sur un produit religieux, relève avant tout d’une réalité économique bien moins que d’une motivation religieuse. L’économie islamique mondiale, elle aussi impactée par la mondialisation, a vu se développer le marché du halal dans tous les secteurs, à tel point qu’en 2015, il pesait plus de 4000 milliards de dollars dans le monde et près de 5 milliards d’euros en France[1]. L’islam est une religion qui rythme la vie quotidienne, avec des fidèles qui accordent une place prépondérante au dispositif juridique lié à la pratique, avec en toile de fond, la recommandation du bien et l’interdiction du mal. Le quotidien des musulmans en a tellement été inondé que dans l’inconscient collectif, le halal,principalement restreint à l’alimentation, est associé à un pilier de l’islam[2].

 

En France, une partie grandissante de musulmans qui souhaite s’affranchir notamment d’une idéologie islamiste décevante, se retrouve autour du marché, en consommant non seulement halal mais en se lançant aussi dans les affaires dites halal dans tous les domaines : médiatique, culturel, alimentaire, loisirs, conseil, réseaux sociaux, etc. L’islam de marché veut faire émerger une conscience éthique (halal) chez le consommateur musulman. L’entreprenariat dans le domaine du religieux, encouragé par le modèle prophétique, pense désormais l’islam comme un produit : il ne vise plus à réformer les âmes mais à répondre à la demande du consommateur. Cette culture consumériste influence les dynamiques identitaires pour les recomposer en style de vie qu’il est possible d’exprimer grâce aux biens de consommation. Une vaste gamme de choix de produits de consommations et de service qui relève de plus en plus d’un supermarché du religieux où le fidèle s’adonne à de la « consommation de la foi ».

 

Aux multiples déceptions du passé fait place une recherche personnelle du salut, une réalisation de soi, qui passe par une quête du succès économique garanti par l’entreprenariat.  La crise économique et les difficultés d’accès au marché du travail mais aussi l’opportunisme et le goût pour les affaires poussent de plus en plus de musulmans à développer des activités indépendantes. Ces Français musulmans veulent en finir avec le fatalisme et l’échec social en devenant acteurs de leur destin, et se lancent dans les affaires plutôt que de stagner ou de sombrer, parfois, dans un désespoir qui les jetterait dans une mouvance radicale.  C’est ainsi que, ces dernières années, on a vu se multiplier des entreprises de tendance[3] musulmanes dans les grandes métropoles, principalement dans le secteur de l’alimentation. Ces entrepreneurs de tendance répondent à des aspirations concrètes, rompre avec l’exploitation et la domination afin de maximiser leur bien-être et diriger leur vie à leur guise. Nous ne connaissons pas leur nombre exact, ils ne sont pas encore, à l’instar des entrepreneurs juifs[4] et chrétiens[5], organisés en groupe ou structure.

 

La conviction religieuse personnelle se traduit par une pratique entrepreneuriale où la maximisation du profit n’est limitée que par la rigueur éthique qu’elle implique, comme celle de l’interdiction de la pornographie, de la vente d’armes, du commerce de l’alcool, de la pratique de l’usure… le tout dans une charité traditionnelle qui impose un geste envers les plus démunis. Sur le plan religieux, la zakat (impôt religieux obligatoire), la sadaqa (don volontaire), le waqf (biens de mainmorte) sont ainsi reconsidérés pour dynamiser l’économie sociale et prendre le relai de l’Etat-providence pour aider à la construction de mosquées, d’écoles musulmanes, offrir des repas aux plus démunis pendant le mois de Ramadan, etc. Adopter une conduite islamique pour soi et en faire bénéficier les autres permet d’accumuler des bonnes œuvres (hassanat) en vue de préparer son Salut dans l’Au-delà.

 

D’un autre côté, si les fondamentalistes religieux ont profité de cet intérêt pour le halal pour gagner en visibilité, s’enrichir et promouvoir une certaine vision de la religion, il faut néanmoins distinguer affaires et éthique. En effet, le caractère islamique apparent de cet entreprenariat n’est nullement une garantie d’islamité et peut s’avérer trompeur. Car la rencontre entre un capitalisme moderne et la tradition islamique peut générer une schizophrénie dans les attitudes et annihiler le caractère foncier de l’éthique entrepreneuriale. L’offre religieuse est repensée dans l’unique but de réaliser des profits. Ce « business halal » a permis à une frange de la mouvance salafiste et frériste en particulier de se lancer dans les affaires. Si certains entrepreneurs, une fois leur sécurité financière assurée, choisissent d’influer sur la vie politique locale, sur la question de la mixité par exemple, d’autres font aussi le choix de quitter la France, faire leur hijra, pour vivre en terre musulmane[6]. Au nihilisme du martyr en Syrie ou dans les cités, s’opposerait celui de la vie dans les affaires au sein d’un environnement musulman où la promotion individuelle et l’acculturation financière orientent les choix migratoires.  D’autres, dans une logique de globalisation, reconsidèrent les frontières du marché du travail à l’échelle mondiale et choisissent de s’expatrier opportunément dans les pays du Golfe, en particulier dans les Émirats, pour s’épanouir économiquement. Émigrer s’inscrit ainsi dans un contexte de mondialisation marchande où chacun tente de s’affirmer individuellement. La fierté d’être musulman ne passe plus par la revendication politique mais par une performance économique affichée.

 

A l’ombre de la vague fondamentaliste, une nouvelle religiosité est en train de naître où le désengagement vis-à-vis de l’identité et du politique laisse place à un nouveau sacre de l’individu et à une reconfiguration dans l’espace culturel[7]. En France, le voile est sur ce point emblématique : il dérive de l’islam politique et se déploie en masse sur le marché vestimentaire. Le succès grandissant du prêt-à-porter féminin (boutiques, ventes en ligne) ne se dément pas. Dans un contexte de globalisation et de réislamisation simultanées, le voile oblige les femmes à de nouveaux compromis, entre revendications identitaires et extraversion culturelle. L’acculturation se nourrit ainsi de ce symbole identitaire où la pudeur islamique coïncide avec une offre marchande de masse qui suit les courants de la mode internationale véhiculée par les hijabistas, ces fashionistas qui diffusent sur la blogosphère et les réseaux sociaux l’idée qu’on peut suivre la mode tout en étant musulmane. Dans une simple logique consumériste, les Instagrameuses voilées[8] qui comptent des millions d’abonnés, en particulier des jeunes femmes voilées, reflètent cette marchandisation du corps couvert exposé sur les réseaux sociaux, dans la lignée des Kardashian et de Nabilla, entres autres, qui elles, sont plus découvertes. Sur les réseaux sociaux, le voile s’oppose de façon radicale au monde occidental de gestion des mœurs et de dressage des corps.

 

Pour qu’une idéologie soit diffusée au plus grand nombre, il faut savoir user de l’outil puissant de communication que sont les réseaux sociaux. Amr Khaled[9], célèbre prédicateur dans le monde arabe, qui compte des millions d’abonnés sur Facebook et Youtube, est un des chantres de l’islam de marché. Dans une logique de marketing et par conviction idéologique, il veut faire de l’islam une religion entrepreneuriale dans la lignée de certains mouvements pentecôtistes aux Etats-Unis, en s’efforçant de créer des croyants proactifs[10]. Dans ses prêches télévisés, il s’appuie à la fois sur la morale musulmane et sur les techniques de réalisation personnelle occidentales. A l’instar d’Amr Khaled, prédicateurs et cheikhs agissant en véritables coaches, ils sont de plus en plus nombreux à prôner l’engagement positif du musulman dans la société, qui passe aussi par l’entreprenariat. Ces cheikhs médiatiques s’opposent à l’oisiveté, vice que dénonce l’islam, et invitent le croyant à s’investir dans le domaine social et économique pour participer au développement de leur pays. Le réseau social professionnel LinkedIn a vu, ces cinq dernières années, émerger des professionnels musulmans dits visibles (barbus et femmes voilées) qui échangent autour de leur activité ou de leur employabilité. Aujourd’hui, dans le monde musulman, tout est mis en œuvre pour associer la religion avec les théories du management et de l’édification personnelle. Dans les pays du Golfe, le prédicateur Tariq al-Suwaidan[11] en est un parfait exemple. Formé aux Etats-Unis, il s’inspire notamment d’ouvrages de discipline managériale et présente dans ses émissions télévisées les théories du management d’un point de vue musulman, une sorte de « pensée managériale et pensée islamique ».

 

Dans un monde musulman disparate, le champ économique fournit aux nouvelles religiosités un support concret et global – le marché – mais aussi des éléments d’une éthique entrepreneuriale. Le marché a permis au musulman de renouer avec sa matrice identitaire religieuse. Vivre en conformité avec ses valeurs et ses croyances s’exprime d’une manière qui doit être visible, où il s’agit surtout de s’afficher en tant que musulman dans l’espace public. La littérature de l’accomplissement personnel et le savoir managérial s’imposent comme le meilleur moyen pour instaurer une religiosité proactive. La France, qui abrite la plus importante communauté musulmane d’Europe, profite de ce courant et a vu croître ces dernières années l’entreprenariat musulman avec de plus en plus de femmes entrepreneures. Grâce au halal, le marché permet de promouvoir des valeurs islamiques présentées comme émancipatrices pour chacun. Ce phénomène majeur a en effet produit une réaffirmation identitaire. Les styles de vie opèrent une modification sur le terrain de l’acculturation culturelle et marchande où cohabitent un mode de vie « à la française » et un mode de vie « à la musulmane ». Aux organisations économiques catholiques et juives viendront probablement s’ajouter dans le paysage économique français des organisations musulmanes.

 

Fatima Achouri

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[1] https://www.leconomiste.com/article/973290-halal-ces-marches-prendre-dans-le-monde

[2] En France, près de 40% des musulmans pensent que c’est le cas.

[3] Au référent religieux

[4] UPJF (Union des patrons et des professionnels juifs de France)

[5] EDC (Entrepreneurs et Dirigeants Chrétiens)

 

[6] L’Égypte est une destination privilégiée de la mouvance salafiste pour effectuer la hijra

[7] Religion, le retour ? Entre violence, marché et politique, revue du MAUSS, La Découverte, 2017

[8] Dian Pelangi, Halima ou Habiba da Silva sont des Instagrameuses voilées très suivies. Elles influencent des millions de jeunes femmes voilées à travers le monde en s’affichant dans leur quotidien.

[9] Il est égyptien, c’est l’un des plus célèbre et populaire télé-prédicateur dans le monde arabe. Il compte plus de 30 millions d’abonnés sur Facebook et plus de 930 milles sur Youtube.

[10] Haenni Patrick, L’islam de marché, Seuil, 2005

[11] C’est un entrepreneur koweïtien, auteur, conférencier-coach, et leader des Frères Musulmans Koweïtiens. Il est célèbre dans le monde arabe et dans les communautés musulmanes à travers le monde notamment pour son coaching en management dans ses programmes télévisés