Mohammed VI dit non à Trump sur Jérusalem

Africain d’appartenance, le souverain chérifien n’en est pas moins président du comité Al-Qods de sauvegarde de Jérusalem et de son héritage religieux et culturel. D’où son opposition affichée à la décision du président américain.

Mais quelle décision de Trump a bien pu conduire le roi Mohammed VI à réagir avec autant de célérité ? C’est que la situation est grave et concerne la décision du président Trump de reconnaître Jérusalem comme capitale d’Israël et, par suite, de transférer l’ambassade américaine de Tel-Aviv à Jérusalem. Dès l’annonce de l’intention de Donald Trump à propos de Jérusalem, le roi Mohammed VI a réagi. Et il a qualité pour le faire puisqu’il est président du Comité Al-Qods de sauvegarde de la ville d’Al-Qods Al-Charif (nom arabe de Jérusalem) et de son héritage religieux et culturel. Pour rappel, le comité Al-Qods est issu de l’Organisation de la conférence islamique (OCI), qui compte 57 États et plus d’un milliard de personnes.

 

L’entretien avec Mahmoud Abbas

Le souverain chérifien a d’abord eu un entretien téléphonique avec Mahmoud Abbas, président de l’Autorité palestinienne. Il lui a réitéré « la solidarité forte et constante du royaume avec le peuple palestinien frère dans la défense de sa cause juste et de ses droits légitimes, notamment concernant le statut d’Al-Qods Al-Charif ». Il lui a ensuite exprimé sa « réprobation vigoureuse de toute action de nature à compromettre le caractère multiconfessionnel de la ville sainte ou à altérer son statut juridique et politique ».

La lettre à Donald Trump…

Dans un deuxième temps, le roi Mohammed VI a adressé un message au président américain, Donald Trump, dans lequel il fait part de sa « préoccupation personnelle » et de « la grande inquiétude ressentie par les États et les peuples arabes et musulmans ». S’appuyant sur « les spécificités religieuses uniques » de la ville sainte, sur « son identité historique séculaire et sa grande symbolique politique », le souverain chérifien a indiqué qu’Al-Qods doit « demeurer une terre de cohabitation et un symbole de coexistence et de tolérance pour tous ». Et d’attirer l’attention de l’hôte de la Maison-Blanche sur l’impact négatif que ce transfert pourrait avoir sur le processus de paix entre les parties palestinienne et israélienne, et ce, d’autant que « les États-Unis d’Amérique sont l’un des principaux parrains du processus de paix et jouissent de la confiance de toutes les parties ». Avant de préciser au président américain combien le royaume du Maroc est « constamment soucieux d’instaurer une paix juste et globale dans la région conformément aux principes de la légalité et aux résolutions internationales y afférant », le roi Mohammed VI n’a pas hésité à lui repréciser les contours du cadre sur lequel sa décision va avoir un impact très important. « Le Proche-Orient, a-t-il donc dit, vit au rythme de crises profondes, de tensions continues et de périls en nombre qui nécessitent d’éviter tout ce qui est de nature à exacerber les sentiments de frustration et de déception qui font le lit de l’extrémisme et du terrorisme, à porter atteinte à la stabilité précaire dans la région et à amenuiser l’espoir de voir éclore des pourparlers fructueux à même de concrétiser la vision de la communauté internationale sur une solution à deux États. » De quoi attirer l’attention du président américain sur la gravité de sa décision à reconnaître Jérusalem comme la capitale d’Israël et à l’inciter à surseoir sa décision.

… avant la condamnation publique

Dans le sillage de la lettre du souverain chérifien, le ministère des Affaires étrangères et de la Coopération internationale (MAECI) du Maroc a exprimé ce mardi « sa profonde inquiétude et sa vive condamnation de la décision des États-Unis de reconnaître Al-Qods comme capitale d’Israël et de transférer son ambassade à cette ville sainte ». Et d’expliquer qu’« une telle initiative s’inscrit en contradiction flagrante avec la légalité internationale, et plus particulièrement les deux résolutions 2253 et 2254 de 1967 de l’Assemblée générale des Nations unies, ainsi qu’avec les conventions conclues et les ententes entre les deux parties, palestinienne et israélienne ». Pire : le Maroc craint qu’« Israël n’utilise cette décision pour poursuivre sa politique systématique de judaïsation de la ville sainte et effacer ses aspects religieux et spirituels ». En somme, du côté de Rabat, on craint plus que jamais que la boîte de Pandore ne s’ouvre avec cette décision du président américain.

 

Le Point Afrique

Trump isolé sur la scène internationale après sa décision sur Jérusalem

 

Le président américain Donald Trump a déclenché la colère des Palestiniens et une vague de réprobation bien au-delà du Proche-Orient en reconnaissant Jérusalem comme capitale d’Israël, une décision en rupture spectaculaire avec la politique de ses prédécesseurs.

Des Palestiniens ont prévu jeudi un rassemblement à Ramallah en Cisjordanie, territoire occupé par l’armée israélienne depuis 50 ans. La veille, ils étaient des centaines dans la bande de Gaza a avoir brûlé des drapeaux américains et israéliens et des portraits de Donald Trump.

Avec cette décision, qui était l’une des promesses emblématiques de sa campagne, M. Trump s’isole sur la scène internationale et prend le risque de saper les timides espoirs de reprise des négociations tout en risquant de provoquer une poussée de fièvre dans la région.

Même l’Arabie saoudite, traditionnel allié des Etats-Unis, a fustigé « un recul dans les efforts en faveur du processus de paix et une violation de la position américaine historiquement neutre sur Jérusalem », a fait savoir Ryad dans un communiqué du Palais royal cité par les médias d’Etat.

Le président palestinien Mahmoud Abbas a dénoncé des choix « déplorables », jugeant que Washington ne pouvait plus jouer son rôle historique de médiateur de paix avec les Israéliens. Le mouvement islamiste palestinien Hamas a de son côté jugé que cette annonce ouvrait « les portes de l’enfer » pour les intérêts américains dans la région.

Les dirigeants palestiniens revendiquent Jérusalem-Est, occupée puis annexée par Israël en 1967, comme la capitale de l’Etat auquel ils aspirent. Israël proclame tout Jérusalem, Ouest et Est, comme sa capitale « éternelle et indivisible ».

La Jordanie, la Turquie, mais aussi la France, le Royaume-Uni, l’Allemagne et l’Union européenne ont ouvertement regretté la décision de Donald Trump.

– Jour ‘historique’ pour Israël –

« Il est temps d’officiellement reconnaître Jérusalem comme capitale d’Israël », a lancé le président américain lors d’une brève allocution au cours de laquelle il a revendiqué « une nouvelle approche » sur ce dossier épineux.

« Les Etats-Unis restent déterminés à aider à faciliter un accord de paix acceptable pour les deux parties », a-t-il martelé, s’efforçant d’adopter une tonalité conciliante après cette décision extrêmement controversée.

« J’ai l’intention de faire tout ce qui est en mon pouvoir pour aider à sceller un tel accord », a-t-il ajouté.

Mais la tâche de son gendre et conseiller Jared Kushner, qu’il a chargé de trouver une issue au conflit, s’annonce plus délicate que jamais.

M. Trump a par ailleurs ordonné de préparer le transfert de l’ambassade des Etats-Unis de Tel-Aviv à Jérusalem, sans fixer de calendrier pour ce déménagement qui devrait prendre des années.

Le département d’Etat va lancer « immédiatement » les préparatifs tout en renforçant la sécurité pour protéger les Américains au Proche-Orient, a annoncé peu après le chef de la diplomatie américaine Rex Tillerson.

Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, à la tête du gouvernement considéré comme le plus à droite de l’histoire d’Israël, a salué un jour « historique » réaffirmant par ailleurs l’engagement israélien à maintenir le « statu quo » sur les lieux saints à Jérusalem.

– Réunion à l’ONU –

A la demande de huit pays, dont l’Egypte, la France et le Royaume-Uni, une réunion d’urgence du Conseil de sécurité de l’ONU a été fixée à vendredi matin.

La Jordanie, pays gardien des lieux saints musulmans à Jérusalem, a dénoncé « une violation du droit international » et de la charte des Nations unies. La Turquie a condamné une décision « irresponsable ».

L’Iran, bête noire de M. Trump, a jugé que la décision américaine provoquerait une « nouvelle Intifada ».

Le président français Emmanuel Macron a qualifié cette décision de « regrettable » et appelé à éviter à tout prix les violences. « Nous ne sommes pas d’accord avec la décision américaine », a déclaré la Première ministre britannique Theresa May, tandis que l’UE faisait part de sa « sérieuse préoccupation ».

Avant même son discours, des dirigeants du monde entier avaient appelé Donald Trump à peser ses mots et mesurer les conséquences de ses actes, tant Jérusalem est un chaudron diplomatique.

« Je ne peux taire ma profonde inquiétude », a déclaré le pape François qui ne peut qu’accorder un intérêt tout particulier à la ville qui abrite les lieux les plus saints des trois grandes religions monothéistes, y compris le Saint-Sépulcre.

Reconnaissant que son annonce était loin de faire l’unanimité, M. Trump a lancé un appel « au calme et à la modération », espérant que « les voix de la tolérance l’emportent sur les pourvoyeurs de haine ».

Pour Richard Haass, président du Council on Foreign Relations, le risque de reconnaître Jérusalem comme capitale n’est en réalité pas de faire dérailler un processus de paix de toute façon moribond. « Le risque est que cela exacerbe les tensions et mène à la violence à un moment où il y a plus qu’assez de tension et de violence dans le monde ».

AFP

Niger, l’avancée de la menace djihadiste

Terreur. À Ayorou, près de la frontière malienne, les attaques se multiplient. Le déploiement du G5 Sahel semble un fragile dernier espoir.

Il y en a partout. Des petites de fusil d’assaut, des moyennes de fusils mitrailleurs, des grandes de mitrailleuses lourdes de 12,7 millimètres. « Et pourtant, on a nettoyé ça », soupire le lieutenant de la gendarmerie d’Ayorou. Il se penche et ramasse une poignée de douilles, vestige de l’attaque du 21 octobre. Ce jour-là, les assaillants sont arrivés « à 6 h 54, sur 4 pick-up, avec environ 10 personnes par véhicule », selon le commandant Sidi Med Agouzoum. Des véhicules solides, qui ont parcouru en un éclair le goudron depuis le Mali, à une trentaine de kilomètres. Quand on lui demande ce que faisaient ses hommes à cette heure, il se défend : « Ils sont toujours prêts, avec les armes à la main et le gilet pare-balles, 24 heures sur 24. » Nul n’en doute, mais c’est en jouant sur l’effet de surprise que les attaquants, en 45 minutes, ont tué treize gendarmes. On ignore le bilan du côté des terroristes, puisqu’ils emportent leurs cadavres, mais un militaire l’estime à une quinzaine. « Ils avaient aussi des grenades et des lance-roquettes », affirme le lieutenant. Les impacts sur la façade ocre disent la violence de l’assaut. Elles ont aussi grêlé le mur parallèle à la route, ricoché sur les maisons en face, troué le mur, derrière, où se trouve l’entrée de la cuisine dans laquelle ils se sont engouffrés, et l’arrière, près de la tente où campent les gendarmes. Devant les tranchées individuelles, où ils se sont jetés, on a élevé un remblai de terre rouge. Comme si cela suffisait. « Ça va, c’est l’accalmie pour l’instant, et avec le G5 Sahel qui s’installe à Bankillari, ça va aller », veut croire Ibrahim Tidjani Katiella, gouverneur de Tillabéry, dans son bureau climatisé, à 87 kilomètres de là. Il est bien le seul à se dire rassuré, alors que cinq départements sont en état d’urgence à la frontière. « Il y a une menace sécuritaire réelle dans la région », reconnaît le commandant Agouzoum. « C’est notre zone-là qui est devenue la plus merdeuse du pays », l’exprime plus simplement un soldat, AK-47 collé contre la poitrine, scrutant un village d’apparence paisible lors de l’arrêt de son convoi.

Psychose totale

Cette région agricole respire en effet la sérénité. « Pour un Niger uni, pour mettre fin au chaos, votez », proclame une affiche. Le chaos ? Des rochers polis par les siècles reposent dans les champs de mil au milieu des acacias et, au loin, l’œil bute sur des collines au sommet aplati. Les villages ressemblent à tant d’autres de la bande sahélienne, avec leurs maisons en banco, leurs colonnes d’ânes et de vaches aux longues cornes, leur succession de panneaux d’ONG, leurs cohortes de femmes qui portent dès l’aube des bassines sur la tête, d’écoliers qui marchent des kilomètres. Pourtant, au-delà de Tillabéry, on interdit aux étrangers de se déplacer sans escorte. La menace est toute proche, au Mali, et depuis un an, elle déborde sur le Niger. Alors que la région du lac Tchad, où sévit Boko Haram, est à deux jours et demi de voiture de Niamey, le Mali est à 4 heures… Le ministre de la Défense, Kalla Moutari, ne dit pas autre chose : « La grosse crise, aujourd’hui, c’est l’ouest. Autant le Nigeria s’est ressaisi contre Boko Haram et le Niger peut s’occuper de ses affaires, autant au Mali ça se complique. On n’a aucun interlocuteur de l’autre côté, il n’y a pas d’État, juste des terroristes et des trafiquants. » Ayorou avait subi une première attaque, dans le camp voisin de réfugiés maliens de Tabarey-Barey, en janvier. Puis une autre, « avant la Tabaski 2017 » (Aïd-el-Kebir, en septembre), déjà à la gendarmerie, selon Issaka Mahamadou, le secrétaire général de la mairie. Les assaillants ont dérobé quatre véhicules. Lors de la « grande attaque » du 21 octobre, ils en ont pris trois. Visage rond et bazin pistache, le secrétaire général est encore effrayé : « La gendarmerie est de l’autre côté, mais j’ai cru que c’était ici tant ça tirait fort. » Il montre un plan, dessiné à la main, où figure le trajet des djihadistes. Les autorités ont été informées du passage de « véhicules militaires » dans un village. Le temps de vérifier si une patrouille était prévue, il était trop tard. En quelques minutes, « ils ont éliminé les trois éléments de la sentinelle et sont rentrés ». D’après lui, « ils hurlaient Allahu Akhbar, ils veulent créer une psychose totale. Et ils parlaient peul et tamachek. »

Conflits locaux

Cette indication n’est pas neutre : les mouvements djihadistes, au Mali, recrutent parmi les communautés marginalisées, ou qui se considèrent comme telles, notamment les Peuls. En conflit contre les Dahoussahak, des Touaregs, depuis des temps immémoriaux à cause de vols de bétail, ils ont fini par s’armer. « On n’a même pas pu retracer les débuts de cet antagonisme, raconte Lori-Anne Théroux-Benoni, de l’Institute for Security Studies à Dakar. Les éleveurs nomades sont descendus vers le sud avec leur bétail, mais ils ne connaissaient pas les règles tacites sur la terre dans la région, ce qui a créé énormément de tensions, d’autant que les juges acceptaient de l’argent des deux côtés, peul et touareg. » Régulièrement razziés par les Dahoussahak, les Peuls, voyant que ces derniers se ralliaient à l’ex-MNLA (Mouvement national pour la libération de l’Azawad, devenu CMA, Coordination des mouvements de l’Azawad), se sont rangés sous la bannière de leur adversaire, le Mujao, Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest, dont Abu Walid Al-Sahraoui était porte-parole. Basé à Ménaka, dans la région de Gao, au Mali, ce groupe est devenu l’État islamique dans le Grand Sahara, le chef sahraoui étant le premier, au Sahel, à faire allégeance au groupe djihadiste international. C’est déjà lui, le 17 octobre 2016, qui est responsable de l’attaque de la prison de Koutoukalé au Niger, qui lui vaut la reconnaissance officielle par l’EI. L’ancrage local de cette branche en fait sa particularité. « Le Mujao et Al-Sahraoui ont profité des conflits avec les Dahoussahak, analyse Baba Alfa Umar, fondateur de l’Observatoire Kisal sur le monde peul, en particulier chez les Peuls toleebe, les plus vulnérabilisés, qui ont eu le destin le plus tragique. Avec la sécheresse des années 1970 et 1980, ils ont quitté le Niger pour aller jusqu’au Mali et au Burkina Faso où ils ont été très mal accueillis, y compris par les Peuls semi-nomades déjà installés. »

En novembre 2013, les événements d’Intakabar les marquent profondément. Un camp touareg est attaqué, deux membres de la famille du général malien Ag Gamou sont assassinés. Les Peuls sont accusés et 40 d’entre eux sont tués en représailles. « Les journaux ont titré : Les Imghads (touaregs) attaquent un campement terroriste et la communauté peule s’est élevée pour demander qu’on arrête les amalgames. Les autorités nient le problème, or il existe, il faut qu’ils acceptent d’avoir les débats. » L’homme de Sahraoui, côté Niger, est bien un Peul, Djoundjoun Cheiffou. Dans le gouvernement nigérien, on ne décolère pas qu’un « petit Peul de rien du tout » sème la terreur dans la région, et occupe les colonnes de la presse internationale.

« Tactique afghane »

Il n’empêche qu’il participe à une dégradation inquiétante de la sécurité depuis un an, dans toute la zone, à laquelle le G5 Sahel, force comprenant des troupes du Niger, du Mali, du Burkina Faso, du Tchad et de la Mauritanie, est censé mettre un terme. Issaka Mahamadou, le secrétaire général de la mairie, ne comprend pas pourquoi il est si difficile de régler le problème : « Ces gens-là, ce sont de petits bandits, on sait où ils sont, il suffirait de mettre le paquet et de passer à l’offensive. » Pas si simple. Au Mali, le gouvernement a perdu la main. Mohamed Bazoum, ministre de l’Intérieur du Niger, montre sur son smartphone une carte des zones affectées dans le pays voisin et un décompte des dernières attaques : « Regardez, ça descend jusqu’à Kayes. En une journée, on a quatre à cinq événements. » Et pas des moindres. Il s’agit d’attaques par des convois lourdement armés, de bus qui sautent sur des engins explosifs improvisés, placés dans les nombreux nids de poule des routes. Un camion transportant passagers et marchandises de Gao à Tillabéry a ainsi été coupé en deux fin octobre, ce qui a causé la mort de cinq personnes, dont la fille du préfet d’Assongo. « Les Français sont trop lents, ils doivent s’adapter, les États-Unis aussi doivent être plus présents », tacle Bazoum. L’embuscade qui a précédé celle d’Ayorou, à Tongo Tongo, le 4 octobre 2017, a causé la mort de quatre soldats nigériens ainsi que de quatre « bérets verts » américains, d’une unité spéciale qui traverse régulièrement la frontière pour opérer en territoire malien. Selon certains experts, cet échec révèle la méconnaissance américaine du terrain. D’autres s’inquiètent du professionnalisme de l’embuscade par les djihadistes, qui auraient appliqué la « tactique afghane ». Il s’agit, grâce à une bonne connaissance de l’ennemi, d’utiliser un élément de vérité (dans le cas présent, la présence de Cheffou dans la zone) pour l’attirer. Cela implique de l’expertise, des renseignements poussés, des interlocuteurs crédibles pour faire passer l’information, un transfert de compétences d’individus, ayant l’expérience de l’Asie centrale, passés par la Syrie et l’Irak. La collaboration des populations locales a été d’ailleurs ouvertement évoquée, à tel point qu’on a arrêté le chef du village de Tongo Tongo, accusé d’avoir retenu les militaires plus longtemps que nécessaire. « Les villageois et les djihadistes prennent le thé ensemble, toute la zone est complètement infiltrée », affirme un militaire. Le secrétaire général d’Ayorou approuve : « Ils ont des complices qui leur donnent des renseignements. Chaque jour qui passe, ils font leurs calculs pour aller à l’offensive, pour atteindre leur objectif. Et nous, à chaque fois, on est en défense. » Kalla Moutari, ministre de la Défense du Niger, ne dément pas vraiment : « Nous pensons que cette collaboration est due à la peur. Tant que l’État ne sera pas là pour assurer la sécurité, personne ne prendra le risque de les dénoncer, d’aucun côté de la frontière. » Peu importe les motifs, le résultat est que le Niger est confronté à une menace croissante à l’ouest, tandis que celle de Boko Haram n’est pas encore éteinte à l’est, et qu’au nord, la Libye n’a jamais cessé d’inquiéter.

 

Le Point Afrique

Rencontre à Bruxelles sur « le rôle de l’imam dans le contexte européen »

Une rencontre sur « le rôle de l’imam dans le contexte européen : entre défis actuels et enjeux à avenir » s’est tenue samedi à Bruxelles, à l’initiative du Conseil européen des Oulémas marocains (CEOM).

 

Plus de 150 imams en provenance de différents pays européens ont pris part à cette rencontre qui met l’accent sur le rôle central de l’imam dans l’encadrement religieux en Europe et la nécessité de l’associer en tant que partenaire pour la promotion de la paix sociale et le vivre-ensemble entre les différentes composantes de la société.

A l’ouverture de cette rencontre, le président du CEOM, Tahar Tajkani, a souligné la pertinence de la thématique de cette réunion au vu du rôle majeur dont l’imam est appelé à jouer dans les sociétés européennes pour consacrer la stabilité et le vivre-ensemble.

La mission de l’imam ne se limite pas à guider la prière à la mosquée ou au prêche, selon M. Tajkani qui estime que l’imam est censé intervenir aussi en tant qu’éducateur et encadrant social, devant inspirer l’apaisement au sein de la société. Tout en appelant les imams à jouer pleinement leur rôle dans ce sens, il a insisté sur l’impératif de faire un diagnostic objectif de l’action de l’imam, loin de toute considération théorique.

De son côté, le premier vice-président de la Commission européenne, M. Frans Timmermans, a mis en avant, dans une allocution lue en son nom à cette occasion, le statut privilégié dont jouissent les musulmans en Europe en tant que « partenaires en citoyenneté« , réitérant à cet égard le soutien de la Commission européenne à cette composante intégrante des sociétés européennes.

Pour Virginia Manzitti, conseillère politique de l’envoyé spécial pour « la promotion de la liberté de religion et de conviction en dehors de l’Union européenne« , Ján Figel, l’Europe est appelée à construire une société ouverte et plurielle permettant la cohabitation de toutes les religions. D’où le rôle déterminant de l’imam pour contribuer à relever ce défi, a-t-elle dit.

Soulignant l’importance de la religion pour faire face à l’extrémisme et le terrorisme, Mme Manzitti a fait remarquer que nombre de personnes impliquées dans des actes terroristes ignorent les principes de la religion, ce qui impose de travailler en étroite collaboration avec les imams, notamment dans le domaine éducatif. Elle a exprimé la disposition de l’Union européenne à soutenir les acteurs religieux pour édifier une société européenne vivant dans la cohésion.

Faisant état des difficultés que rencontrent les musulmans en Europe, Mme Manzitti a cité la discrimination sur la base de l’appartenance religieuse en tête de ces problèmes. Elle a noté en revanche que 75 pc des Musulmans d’Europe ont confiance dans les institutions européennes, selon une récente étude.

Le secrétaire général du Conseil de la communauté marocaine à l’étranger (CCME), Abdellah Boussouf, a aussi mis en exergue la place de l’imam dans les sociétés européennes, notant que si le terrorisme est une menace mondiale qui a divisé plusieurs pays, l’Europe est restée soudée, grâce au rôle central de l’imam qui vise à contrer les prêcheurs des discours de haine et de violence.

M. Boussouf a exhorté les Européens à accorder toute l’attention nécessaire aux imams et à les consulter dans les affaires liées à l’Islam, insistant qu’en tant que promoteurs du discours religieux, les imams et les Oulemas doivent être appuyés pour mener à bien leur mission.

Il a noté que l’Islam n’est pas en contradiction avec la démocratie et les droits de l’homme, y compris les droits des minorités, mettant en avant la capacité de cette religion à cohabiter avec les autres religions en Europe d’autant plus que l’apport des musulmans dans les sociétés européennes est indéniable.

Réfutant l’amalgame entre terrorisme et Islam, il a soutenu que « le terrorisme n’a pas de religion et n’a aucun lien avec l’Islam qui est une religion qui prône la paix et la quiétude ». M. Boussouf a fait observer à cet égard que la plupart des victimes du terrorisme commis dans différents régions du monde sont des musulmans.

Dans leurs interventions, des imams ont abordé les difficultés qu’ils rencontrent dans l’exercice de leurs missions en Europe, citant la langue en tant que principal obstacle à la communication avec les jeunes de la communauté musulmane, en particulier les deuxième et troisième générations ou encore avec les non musulmans, les problèmes d’assimilation du contexte européen, outre l’absence d’un cadre légal approprié aux imams, sans oublier d’autres considérations d’ordre matériel.

Ce colloque vient couronner une série de rencontres de formation initiées par le Conseil européen des Oulémas marocains (CEOM) dans différentes capitales européennes. Le CEOM a organisé dans l’après midi une autre rencontre sous le thème « le Saint Coran, un message de paix », ponctuée par la récitation de versets du livre saint par des déclamateurs venant d’Europe, mais aussi du Maroc et d’autres pays islamiques.

Le secrétaire général du Conseil européen des oulémas marocains, Khalid Hajji, a expliqué, dans une déclaration à la MAP, que cette rencontre intervient pour éclairer l’opinion publique européenne et dire que contrairement aux idées véhiculées dans les médias, le Saint Coran livre un message de paix prônant la culture du vivre-ensemble.

Et d’ajouter que cette rencontre s’inscrit dans le cadre des efforts du CEOM visant à communiquer avec les membres de la Communauté musulmane établie en Europe ainsi qu’avec les institutions européennes qui considèrent le conseil comme partenaire dans la consécration de la paix sociale et la coopération entre les différentes composantes de la société.

 

Maroc Diplomatique

Égypte : une attaque dans une mosquée au Sinaï fait au moins 155 morts

Des hommes armés ont pris pour cible la mosquée al-Rawdah, vendredi 24 novembre dans le nord du Sinaï, une région régulièrement prise pour cible par les terroristes.

 

155 personnes ont été tuées vendredi 24 novembre dans l’attaque d’une mosquée par des hommes armés dans le nord du Sinaï égyptien, selon un bilan encore provisoire dévoilé par la télévision d’État. Au moins 120 personnes ont également été blessées dans cette attaque qui a visé les fidèles pendant la grande prière hebdomadaire, selon la même source.

D’après les autorités égyptiennes, les assaillants ont également fait l’usage d’une bombe avant d’ouvrir le feu dans la mosquée al-Rawdah située dans la ville de Bir al-Abd. Les nombreuses victimes ont été prises en charge dans des hôpitaux de la région. La présidence a décrété trois jours de deuil national.

Depuis 2013 et la destitution par l’armée du président islamiste élu Mohamed Morsi,des groupes djihadistes, dont la branche égyptienne de l’organisation État islamique, attaquent régulièrement les forces de sécurité égyptiennes dans le nord du Sinaï.De nombreux policiers et soldats, ainsi que des civils, ont été tués dans ces attaques.

 

AFP

Au moins 50 morts dans un attentat-suicide dans le nord-est du Nigeria

 

Au moins 50 personnes sont mortes dans un attentat-suicide contre une mosquée de Mubi, dans le nord-est du Nigeria, mardi 21 novembre. Le kamikaze est un adolescent qui a actionné son engin explosif lors de l’arrivée des fidèles pour la prière du matin. « Pour l’instant nous avons au moins 50 morts » et plusieurs blessés, a déclaré à l’Agence France-Presse le porte-parole de la police de l’Etat d’Adamawa, Othman Abubakar.

 

« Le kamikaze s’est fait exploser parmi les fidèles pendant les prières du matin : une quinzaine de fidèles ont été tués et plusieurs autres blessés », a ajouté Haruna Furo, responsable de l’Agence de gestion des urgences de l’Etat d’Adamawa. De nombreux blessés ont été transférés vers les hôpitaux de la région pour être soignés en urgence, selon les différentes sources, qui n’ont pu en préciser le nombre.

La marque de Boko Haram

L’attentat n’a pas été revendiqué pour l’heure, mais le mode d’action et la situation géographique portent la marque de Boko Haram. Le groupe terroriste islamiste mène régulièrement des attaques contre des villages et des attentats-suicides.

L’Etat d’Adamawa, touché par les violences au pic de l’insurrection en 2014-2015, avait connu un progressif et fragile retour au calme, en comparaison avec l’Etat voisin du Borno, épicentre du conflit, qui n’a connu aucun répit. Ces dernières semaines, pourtant, les attaques djihadistes ont repris. La région, frontalière du Cameroun, est proche des monts de Mandara, où Boko Haram a plusieurs camps.

Au moins deux femmes et un soldat ont été tués début novembre dans une attaque menée par des dizaines de djihadistes à Gulak, dans la région de Madagali, dans le nord de l’Etat d’Adamawa.

 
Le Monde Afrique

Pour la première fois, Barbie porte le voile

Mattel a présenté sa poupée voilée, créée en l’honneur de l’escrimeuse américaine Ibtihaj Muhammad.

C’est une première en plus de soixante ans d’existence. Le groupe américain Mattel a présenté lundi 13 novembre sa poupée Barbie créée en l’honneur de l’escrimeuse américaine Ibtihaj Muhammad, devenue en 2016 la première sportive américaine voilée à participer aux Jeux olympiques. Cette poupée arbore la tenue de l’escrimeuse ainsi qu’un voile, ce qui en fait la première Barbie voilée jamais fabriquée et vendue par Mattel.

« Un rêve d’enfance devenu réalité »

« Nous sommes ravis d’honorer Ibtihaj Muhammad avec une poupée Barbie unique ! Ibtihaj continue d’inspirer partout les femmes et les jeunes filles pour qu’elles repoussent les barrières », écrit sur Twitter Mattel, dont la poupée sera commercialisée en ligne à compter de 2018.

Cette poupée Barbie voilée a suscité toutefois des réactions très diverses sur les réseaux sociaux, déclenchant notamment un déchaînement de messages haineux.

 

Franceinfo

 

 

L’émergence de l’entreprenariat musulman en France

 

 

Depuis plusieurs années, nous aurons remarqué que le marché du halal est très en vogue et surtout fleurissant sur le plan économique en France. En ce mois de jeûne du Ramadan, les grandes surfaces comme Auchan, Carrefour, Leclerc pour ne citer qu’elles, déjà positionnées sur le marché du halal, aménagent leurs rayons avec des offres « Spécial Ramadan ». Parallèlement à ce marché de la consommation très lucratif[1], une partie grandissante de musulmans français voulant s’affranchir notamment d’une idéologie dominante décevante consomme non seulement halal mais se lance aussi dans les affaires dites halal. Le seul canal pour exprimer les revendications des déçus du discours islamique devient le marché et, dès lors, l’expression d’une nouvelle religiosité. Il s’agit de penser l’islam comme un produit non plus destiné à réformer les âmes mais à s’adapter à la demande du consommateur.

Face à un monde musulman divisé, fracturé, ces déçus sont dans une recherche personnelle du salut, une réalisation de soi et une quête du succès économique qui passe désormais par l’entreprenariat musulman. Ces cinq dernières années, des entreprises de tendance[2] musulmanes sont créées surtout dans les grandes villes, en particulier dans le secteur des services. La crise économique et les difficultés d’accès au marché du travail poussent de plus en plus de musulmans à développer des activités indépendantes. Ces entrepreneurs/euses veulent en finir entre autre avec l’image d’assistés, de fatalistes voire de victimes. Les positions sociales non atteintes et les frustrations engendrées poussent en effet ces Français musulmans souvent jeunes dans les affaires, plutôt que de sombrer parfois dans un désespoir qui les jetterait dans une mouvance radicale. Ce « business halal » a permis à une certaine frange de la mouvance salafiste notamment de se lancer dans les affaires. Ce décollage économique par le petit commerce (kebabs, boucheries, vêtements, produits orientaux, téléphonie mobile destinée au Maghreb, etc.) a contribué à l’enrichissement d’une partie de celle-ci qui, dès sa sécurité financière assurée, fait sa hijra (émigration) et quitte la France, terre de l’impiété occidentale pour rejoindre des sociétés musulmanes[3]. A la hijra du désespoir des jeunes engagés dans les rangs de Daech s’oppose la hijra marchande et bourgeoise, au nihilisme du martyr en Syrie ou ici, celui de la vie dans les affaires au sein d’un environnement musulman où la promotion individuelle et l’acculturation financière orientent les choix migratoires. Ils sont également de plus en plus nombreux issus de l’immigration à quitter la France pour s’expatrier dans les pays du Golfe, en particulier dans les Emirats, pour se faire de l’argent. L’hégire s’inscrit ainsi dans un contexte de mondialisation marchande où chacun tente de s’affirmer individuellement. La fierté d’être musulman ne passe pas par la revendication politique mais par la performance économique.

A l’ombre de la vague fondamentaliste, une nouvelle religiosité est en train de naître où le désengagement vis-à-vis de l’identité et du politique laisse place à un nouveau sacre de l’individu et à une reconfiguration dans l’espace culturel. En France, le voile est sur ce point emblématique : il dérive de l’islam politique et se déploie en masse sur le marché de la consommation. Le succès grandissant du prêt-à-porter féminin (boutiques, ventes en ligne) ne se dément pas. Dans un contexte de globalisation et de réislamisation simultanées, le voile oblige les femmes à de nouveaux compromis, entre revendications identitaires et extraversion culturelle. L’acculturation se nourrit ainsi de ce symbole identitaire où la pudeur islamique coïncide avec une offre marchande de masse qui suit les courants de la mode internationale. On est là dans une simple logique consumériste où le message religieux passe souvent au second plan car plus ce dernier est mis en avant, plus le public se réduit.

La conviction religieuse personnelle se traduit par une pratique entrepreneuriale où la maximisation du profit n’est limitée que par la rigueur éthique qu’elle implique, comme celle notamment de l’interdiction de la pornographie, de la vente d’armes, du commerce de l’alcool, de pratique de l’usure… le tout dans une charité traditionnelle qui impose un geste envers les plus démunis. Sur le plan religieux, la zakat (impôt religieux obligatoire), la sadaqa (don volontaire), le waqf (biens de mainmorte) sont ainsi reconsidérés pour dynamiser l’économie sociale et prendre le relai de l’Etat-providence (constructions de mosquées, d’écoles musulmanes, de repas offerts aux démunis pendant le mois de Ramadan, etc.).

Amr Khaled[4], célèbre prédicateur dans le monde arabe, est un des chantres de l’islam de marché. Dans une logique de marketing et par conviction idéologique, il veut faire de l’islam une religion entrepreneuriale dans la lignée de certains mouvements pentecôtistes aux Etats-Unis, en s’efforçant de créer des croyants proactifs. Dans ses prêches télévisés, il s’appuie à la fois sur la morale musulmane et sur les techniques de réalisation personnelle occidentales. Prédicateurs et cheikhs à l’instar d’Amr Khaled, agissant en véritables coachs, ils sont de plus en plus nombreux à prôner l’engagement positif du musulman dans la société, qui passe aussi par l’entreprenariat. Ces cheikhs médiatiques s’opposent à l’oisiveté, vice que dénonce l’islam, et invitent le croyant à s’investir dans le domaine social et économique pour participer au développement de leur pays.

 

L’islam de marché s’inscrit dans la diffusion massive de produits religieux et culturels caractérisée par une stratégie de désenclavement qui replace le religieux dans une sphère marchande globale, non religieuse. Cette offre est pensée en termes de produits de consommation sur un marché où le facteur idéologique et les réflexes identitaires sont délaissés sur l’autel du profit. Aujourd’hui dans le monde musulman, tout est mis en œuvre pour associer la religion avec les théories du management et de l’édification personnelle. Dans les pays du Golfe, c’est le prédicateur Tariq al-Suwaidan[5] qui représente le mieux cette association. Formé aux Etats-Unis, il s’inspire notamment d’ouvrages de discipline managériale et présente dans ses émissions télévisées les théories du management d’un point de vue musulman, une sorte de « pensée managériale et pensée islamique ».

Dans un monde musulman divisé, fracturé, le champ économique fournit aux nouvelles religiosités un support concret et global – le marché – mais aussi des éléments d’une éthique entrepreneuriale. La littérature de l’accomplissement personnel et le savoir managérial s’imposent comme le meilleur moyen pour instaurer une religiosité proactive. La France, qui abrite la plus importante communauté musulmane d’Europe, profite de ce courant et a vu croître ces dernières années l’entreprenariat musulman dans un contexte de crise aggravé par un désintérêt pour la question du politique et de l’Etat. Aux organisations économiques catholiques[6] et juives[7] existantes, viennent désormais s’ajouter dans le paysage économique français ces organisations musulmanes. Avec la croissance exponentielle que connaît le marché du halal en France ces dix dernières années, l’entrepreneurship étiqueté « halal » a de beaux jours devant lui !

 

Fatima Achouri

 

 

 

[1] Le marché du halal en France est estimé à plus de 15 milliards d’euros

[2] Au référent religieux

[3] L’Egypte est une destination privilégiée de la mouvance salafiste pour effectuer la hijra

[4] Il est égyptien, c’est l’un des plus célèbre et populaire télé-prédicateur dans le monde arabe.

[5] C’est un entrepreneur koweïtien, auteur, conférencier-coach, et leader des Frères Musulmans Koweïtiens. Il est célèbre dans le monde arabe et dans les communautés musulmanes à travers le monde notamment pour son coaching en management dans ses programmes télévisés

[6] UNIAPAC (Union internationale chrétienne des dirigeants d’entreprises)

[7] UPJF (Union des patrons et des professionnels juifs de France)

Existe-t-il un vote musulman en France ?

 

 

En France la communauté musulmane serait composée d’environ six millions de personnes. Ce chiffre est loin d’être négligeable pour un candidat à la course présidentielle. Le thème autour de la laïcité est omniprésent dans les discours à l’investiture présidentielle depuis que le candidat Sarkozy en 2007 qui, souhaitant siphonner les voix du Front National, s’était lancé sur ce terrain avec succès. Même si la laïcité est présente durant cette élection, sa réception a été perçue de manière timorée dans l’opinion au détriment des affaires judiciaires. Ces deux derniers mois, les ennuis de certains grands candidats se sont en effet invités durant la campagne où il aura surtout été question d’éthique et de transparence, de vaines justifications auprès de l’opinion publique, au grand dam des conseillers en communication des candidats incriminés. Ces derniers, en particulier Mr Fillon, dont les discours de début de campagne étaient axés sur les valeurs judéo-chrétiennes de la France et sur les valeurs laïques si chères à la République, a vu sa communication vidée de toute substance religieuse au détriment de discours expiatoires au gré notamment de ses interventions télévisées. Quant à Mme Le Pen, malgré ses démêlées judiciaires, nous pourrons noter sa cohérence et sa fidélité sur le thème de laïcité, en particulier lorsqu’il s’agit de stigmatiser les musulmans.

Mais revenons à notre propos concernant l’existence ou non d’un vote musulman. Et, si ce dernier existe, quelle est son orientation politique ? Nous pouvons d’emblée affirmer qu’il n’y a pas de vote musulman au sens de vote quasi-unanime d’électeurs de confession musulmane. Comme toute valeur explicative, il y a une affirmation sur l’existence d’un vote de tendance musulman, au même titre qu’un vote de tendance catholique et juif, inhérent aux positions que le candidat à l’élection présidentielle prendra ou pas sur des sujets sensibles au regard des grandes organisations représentatives religieuses, pour ne citer que le CRIF, l’UOIF ou Sens Commun. Cela pourra concerner notamment le respect des traditions françaises, des valeurs familiales mais aussi porter du point de vue géopolitique, sur la question sensible du traitement du dossier israélo-palestinien. Sur ce point, les organisations juives comme musulmanes auront à cœur de voter pour le candidat qui, une fois élu, représentera au mieux leurs intérêts respectifs.

Contrairement au vote catholique et juif plutôt à droite, les musulmans eux, votent massivement à gauche. Ils étaient en effet plus de 80 % à avoir voté en faveur de François Hollande en 2012. Ils étaient également nombreux à sanctionner lors des dernières primaires socialistes Manuel Valls sur sa ligne politique en tant que Premier ministre du gouvernement Hollande. Son agressivité avec notamment le passage en force de la Loi travail (El-Khomri) et son interdiction lorsqu’il était ministre de l’Intérieur durant l’été 2014 des manifestations publiques en faveur de la Palestine, lui ont coûté sa place comme candidat de la gauche à l’élection présidentielle. Nous le constatons, même si les questions économiques et sociales intéressent prioritairement les musulmans lors du vote, ils restent sensibles à des sujets périphériques symboliquement forts et sur les discours du candidat favorables ou non à la liberté religieuse et à son expression dans l’espace public (ex.: Port du voile). Aujourd’hui, les français musulmans déçus du socialisme et de la politique en général comme de nombreux citoyens, s’ils ne s’abstiennent pas dimanche prochain, malgré les consignes des représentants musulmans sur l’importance du vote, sont séduits par un Jean-Luc Mélenchon qui incarne le mieux à leurs yeux les valeurs de la gauche, et non Benoît Hamon qui conduit le corbillard d’une gauche morte. Sur les questions de la laïcité, Mr Mélenchon prône une laïcité ouverte et inclusive contrairement notamment à son rival Mr Fillon qui, dans un souci de séduire l’électorat catholique, de rattraper Mme Le Pen ou de nous faire oublier ses affaires judiciaires en cours, durcit le ton sur le thème du religieux en rappelant dans cette ultime ligne droite, les racines judéo-chrétiennes de la France où, à mots couverts, l’islam n’aurait pas sa place ou devrait faire son aggiornamento, alors que les musulmans dans leur grande majorité sont laïques. Quant à Mme Le Pen, ses attaques récurrentes contre l’islam radical sous le prétexte de lutter contre l’immigration, son souhait une fois élue serait de supprimer toute visibilité religieuse dans l’espace public. Avec de telles mesures, elle n’aura de toute évidence pas l’adhésion du vote musulman. Cependant, nous ne pouvons que la rejoindre dans ses discours contre l’islam radical et sur son inquiétude de constater des offensives de réislamisation très fortes dans certains territoires. A droite, c’est le petit candidat François Asselineau qui semble séduire de plus en plus d’électeurs musulmans notamment grâce à son « Frexit », sa ligne non-atlantiste et au retour du souverainisme de la France.

La France est le pays européen qui compte le moins de pratiquants et où paradoxalement la religion occupe une place importante dans les discours des candidats à l’élection présidentielle. Dans un contexte anxiogène sur fonds d’insécurité, certains candidats font du religieux leur fonds de commerce à travers la laïcité pour se démarquer mais surtout engranger des voix. Le 7 mai prochain, le Président élu le sera en grande partie par défaut, sur fonds d’une campagne médiocre, aux programmes flous et sur des thèmes bien éloignés du religieux alors qu’on nous aura rebattu les oreilles avec l’islam. Par sûr avec tout cela, que la politique en sorte grandie !

 

Fatima Achouri

Divines applis : Dieu en ligne directe

S’adresser à Dieu grâce à son téléphone portable, c’est ce que proposent de nombreuses applications mobiles. Toutes les religions se sont lancées dans la e-spiritualité. Une nouvelle façon de prier ou de méditer qui n’a rien d’éphémère.

Uber fait des petits… Géoconfess, qui se présente comme le Uber de la confession, devrait apparaître mi-novembre sur les différentes boutiques en ligne d’applications mobiles. L’idée est simple mais inédite : mettre en relation un pénitent et un prêtre grâce la géolocalisation. Si la confession devient possible tout de suite et partout, pourquoi ne pas se confesser directement sur son téléphone mobile ? « Non, répond Isabelle Jonveaux, sociologue des religions, chercheuse à l’université de Gratz (Autriche). Pour les sacrements, les catholiques imposent une présence physique. Mais sinon, pratiquement toutes les utilisations du virtuel sont possibles. Des prières envoyées par SMS peuvent être déposées par un rabbin sur le Mur des lamentations. »

Le nombre d’applications mobiles liées à la religion, ainsi qu’à la méditation laïque, est en pleine croissance. Ce phénomène peut surprendre, tant les outils numériques incarnent notre société de consommation, le zapping d’une tâche à une autre, et donc l’éloignement d’une forme d’intimité avec le sacré ou avec soi-même. Pourtant, « le mouvement a pris de l’ampleur à partir de 2008 dans les religions anglo-saxonnes, indique Christophe Deshayes, auteur d’une étude pour le ministère de l’Économie sur le thème « Bien vivre grâce au numérique ». Elles voulaient développer le côté communautariste et protéger leurs enfants d’Internet en créant leurs propres outils ».

Depuis, toutes les religions ont créé des applications répondants aux besoins de leurs fidèles. «Concernant le judaïsme et l’islam, les applications servent surtout à rappeler les règles et à aider à leur interprétation, indique David Douyère, professeur en sciences de l’information et de la communication à l’université de Tours et spécialiste des religions.C’est logique pour ces religions qui ont maintenu des obligations rituelles que le fidèle doit suivre dans son quotidien. Chez les chrétiens, les applications sont davantage tournées vers la prière.»

De nouvelles images pieuses

Loin d’un éphémère mouvement de mode, ces outils numériques s’inscrivent en fait dans une forme de tradition. «Les applications jouent le rôle des images de piété apparues au XIVe siècle», suggère David Douyère. Elles ont deux caractéristiques communes : elles sont portables et relèvent de l’intime puisque le téléphone contient toute notre vie. Les religions ont en effet toujours eu besoin d’un ancrage matériel, qui a changé au fil de l’évolution des techniques. Et en matière de nouvelles technologies,« les Églises n’ont jamais été en retard, précise Isabelle Jonveaux. Elles donnent une impression d’archaïsme, mais en fait, elles ont très rapidement utilisé l’imprimerie, la télévision… »

Aujourd’hui, les applications mobiles sont clairement des gages de modernité. Au Mouvement eucharistique des jeunes (MEJ), promouvoir Click To Pray, l’application officielle du Réseau Mondial de Prière du Pape, était une évidence. « Nous n’avons pas le choix si nous voulons que la jeune génération se sente concernée », souligne Marion de Marcellus, ex-directrice.

Les institutions religieuses ont d’autres motivations : ramener les fidèles vers la congrégation à l’heure où apparaissent de véritables églises numériques. Or, pour animer une communauté, les réseaux sociaux et les applications sont des outils particulièrement adaptés à l’heure de la désertification des églises et du vieillissement des prêtres. « Les applications ont le gros mérite de rendre visible une communauté », insiste David Douyère. Click To Pray affiche noir sur blanc le nombre de personnes qui prient en même temps. Mais l’élément qui pousse le plus les institutions à investir les stores Apple et Androïd est sans aucun doute la volonté d’évangélisation.

Cependant, le succès des applications (plus de 90 000 téléchargements pour Click To Pray) montre qu’elles répondent à des besoins d’ordre spirituel, mais aussi pratique des utilisateurs. Comme l’écrit Jean-François Barbier-Bouvet, « les nouveaux aventuriers de la spiritualité »* nourrissent une certaine « méfiance vis-à-vis de toute médiation, surtout si elle est institutionnelle : une Église, pas plus qu’une organisation politique ou sociétale, n’a pas à interférer dans ce qui est de l’ordre du personnel et du fondamental ; beaucoup considèrent qu’ils peuvent faire l’économie de l’institution et de ses dogmes au profit, sinon d’une “ligne directe” avec Dieu, du moins de ce qu’on pourrait appeler une autospiritualité ». Or, de nombreuses applis sont conçues par des laïcs et certaines jouent sur ce besoin de lien direct avec le divin. Des start-up ont développé des algorithmes permettant de choisir une phrase de la Bible. Le but est de donner le sentiment qu’il s’agit d’un message de Dieu rien que pour soi.

Le prêt-à-prier

Les fidèles sont de plus en plus nombreux à faire du « hors piste », comme l’écrit Jean-François Barbier-Bouvet. Ils ont donc besoin d’être guidés. Les applications proposent ainsi le « kit » complet, une sorte de « prêt-à-prier », selon l’expression de David Douyère.

Un guide d’autant plus utile quand une personne s’initie à une nouvelle religion. Car, parmi les «nouveaux aventuriers de la spiritualité», beaucoup sont chrétiens, ce qui ne les empêche pas de s’intéresser de près au bouddhisme. Pour ceux qui s’aventurent sur des terres inconnues, comme celle de la méditation de pleine conscience, ce guide virtuel prend tout son sens. Réticents à s’inscrire dans un groupe, ils franchissent le premier pas grâce à une application. «Ils réalisent que pour méditer, il est inutile de grimper en haut d’une montagne et de faire brûler de l’encens», ironise Benjamin Blasco, co-fondateur du site Petit Bambou. Dans le métro, dans la salle d’attente du médecin, méditer ou prier devient possible. Ancrer cette pratique dans le quotidien, c’est l’atout des applications mobiles.

Bien sûr, « certains religieux ne comprennent pas que l’on puisse prier comme cela. Le numérique les agresse », reconnaît Marion de Marcellus. Ce n’est d’ailleurs pas forcément une question de génération : l’utilisateur type du site Notre Dame du Web a entre 50 et 70 ans. À l’inverse, certains cyberpratiquants « considèrent ces dispositifs comme des vecteurs de ralentissement numérique », souligne David Douyère. Utiliser son portable pour prier ou méditer implique de se ménager quelques minutes de silence, de se couper de toutes sollicitations extérieures – et notamment venues de son téléphone…

Cependant, « il ne faut pas attendre que l’illumination vienne de son portable », ironise David Douyère. Même les plus technophiles le reconnaissent, une application mobile ne se suffit pas à elle seule. Pour les Ignatiens de Notre Dame du Web, elle soumet des documents (textes sacrés, œuvres d’art, etc) qui permettent d’interroger sa foi, de la mettre en résonance avec sa vie et prépare donc au dialogue avec Dieu.« Mais, pour ce dialogue intérieur, on est seul, explique Grégoire Le Bel, responsable des propositions spirituelles en ligne des jésuites. Et une appli ne permet pas de faire ce que nous appelons la relecture. » Cet examen général du soir exige en effet la présence d’un prêtre ou d’un laïc formé à cet accompagnement.

« Où je veux, quand je veux »

Les applications consacrées à la méditation se heurtent à la même limite. Arriver à faire le calme en soi, à se recentrer sur l’instant présent, c’est possible. Mais la méditation offre aussi une meilleure connaissance de soi-même. « Pour y parvenir, souligne Christophe Miquel, formateur MBSR (Mindfulness Based Stress Reduction – réduction du stress basée sur la pleine conscience), l’échange est nécessaire, c’est une forme de maïeutique qui est impossible avec un téléphone portable. » C’est pourquoi les applications mobiles servent souvent à s’initier ou à compléter une pratique.

Ni diabolisés, ni encensés, ces outils trouvent donc peu à peu leur place chez les religieux comme chez les laïcs. Ils suscitent intérêt, mais aussi vigilance. Pouvoir prier ou méditer cinq petites minutes à tout moment laisse penser que « c’est quand je veux, où je veux ». Or, la méditation, comme la prière, nécessite une pratique régulière et rigoureuse. « Les applications pourraient valoriser le seul sentiment de bien-être, craint Christophe Miquel. La méditation n’est pas un simple exercice de relaxation. »
Souvent conçues sur le mode ludique, ces applications sont-elles l’outil idéal pour se mettre dans l’état d’esprit de la prière ?, s’interrogent d’autres experts. Les institutions religieuses considérant qu’il n’existe pas une façon unique de prier, il revient donc sans doute à chacun de répondre à cette question. Quoi qu’il en soit, d’après l’enquête de Jean-François Barbier-Bouvet, « les nouveaux aventuriers de la spiritualité » éprouvent « un besoin de rééquilibrage personnel par rapport à l’air du temps (…). Il ne débouche généralement ni sur une démarche réactionnaire, ni sur une démarche résistante, mais sur une acceptation assumée de la modernité (vivre avec mais autrement) ». En clair, l’antidote peut être dans le poison.

 

Le Monde des Religions