À Nice, une enquête de police rocambolesque s’oriente vers une manipulation indigne du maire sortant Christian Estrosi. L’affaire remonte au 27 février lorsqu’est découvert, sur le portail de son immeuble, une tête de cochon ainsi qu’une photo d’Estrosi surmontée du mot «connard» et flanqué d’une étoile de David.
Dés le lendemain, le candidat à sa ré-élection en mauvais passe – dans cette ville charmante, les sondages placent son concurrent encore plus à droite Éric Ciotti largement en tête – fonce sur les réseaux sociaux pour poster : «Tout ce que je combats depuis toujours dans ma ville frappe aujourd’hui à ma porte» et évoque un acte «abject». C’est que le maire de Nice a affiché pendant des mois des drapeaux israéliens sur le fronton de sa mairie et qu’il est marié à Laura Tenoudji, de confession juive. Il s’agirait donc d’une attaque clairement antisémite, visant directement un élu de la République pour son soutien à Israël et ses liens conjugaux. Le narratif est posé.
L’élu porte plainte et les faits, graves, conduisent à l’ouverture d’une enquête pour pour «provocation à la haine ou à la violence et violences aggravées», mais aussi «association de malfaiteurs». Étant donné que la ville de Nice est l’une des plus vidéo-surveillée de France – 5000, on a compté – les images sont immédiatement saisies par la police judiciaire.
L’enquête conduit à l’arrestation de deux suspects d’origine tunisienne, puis à leur placement en détention. Estrosi se met alors à évoquer une potentielle ingérence étrangère en pleine période électorale, il évoque même les Russes, le tout dans contexte international électrique. Mais quelques jours plus tard, coup de tonnerre : un florilège d’autres suspects sont entendus dans le cadre de l’investigation. Problème : parmi eux, on retrouve une collaboratrice du maire. L’exploitation des téléphones des deux premiers suspects révèle en effet des échanges directs avec cette dernière.
Plus étonnant encore, le chef du commando se nomme Sevan Bolikian, très proche de Laura Tenoudji. Fin 2025, cet individu était d’ailleurs au premier rang du meeting d’Estrosi et applaudissait le lancement de la campagne aux côté de la compagne du candidat ! Il appartient donc au premier cercle du clan Estrosi et c’est, selon l’enquête, le même homme qui a fait déposer la tête de porc. Le 28 février, Sevan Bolikian avait cyniquement publié sur sa page Facebook le post de Christian Estrosi dénonçant cette agression imaginaire.
Il s’agirait donc d’une mise en scène sordide simulant une attaque… orchestrée par son propre camp. Christian Estrosi souhaitait tirer un gain électoral de cette victimisation délirante, et s’enfonce dans le mensonge. Il ose parler d’une «barbouze» et prétend : «Est-ce qu’on peut imaginer un seul instant que […] j’aurais pu participer à cette manipulation ?» Non, c’est vrai, personne n’oserait jamais douter de l’honnêteté d’Estrosi…
Propre sur lui, l’élu est déjà mouillé dans trois autres affaires concernant, entre autres, un détournement de fonds, du favoritisme, une prise illégale d’intérêts, ou encore un faux en écriture publique. Gourmand et impuni, il s’imaginait sans doute que sa tentative de hold-up électoral pourrait passer à nouveau, les criminels en cols blancs bénéficiant d‘une impunité sidérante en matière de justice.
Une pensée pour nos lecteurs et lectrices niçois·es, bien en peine de choisir entre deux candidats en tête, de droite et d’extrême droite, dont le pedigree fait rêver. Ainsi, son principal concurrent à la mairie, Éric Ciotti, en plus d’être détestable, participe aussi à la course à la corruption avec pas moins de trois enquêtes le visant. Blanc bonnet, bonnet blanc.
D’autres personnalités politiques ont déjà tenté le coup de la victimisation par le passé. Dans la nuit du 15 au 16 octobre 1959, la voiture de François Mitterrand, alors sénateur, est ainsi criblée de balles à la mitraillette. L’affaire fait un tollé, les journaux évoquent une tentative d’assassinat et suspectent les partisans de l’Algérie française. Mais quelques jours plus tard, retournement de situation : Robert Pesquet, ancien député, révèle que le complot est monté de toutes pièces, dans l’objectif de relancer la carrière politique du futur président socialiste.
Ce genre de manipulation sous faux drapeau est prisée de l’extrême droite, en particulier à l’approche d’élections. En 2015, Adrien Desport, un ancien responsable départemental du Front national de Seine-et-Marne, avait été arrêté après avoir brûlé des voitures dans sa commune pour ensuite dénoncer sur son blog «l’insécurité» et ainsi recueillir plus de voix. Littéralement la définition du pompier pyromane. En 2024, une série d’alertes à la bombe et de menaces d’attentats islamistes ont lieu à Angoulême. Le responsable finit par être arrêté : Carl C. individu d’extrême droite se déclarant «islamophobe».
À un niveau beaucoup plus grave, deux militants néofascistes avaient été condamnés en 2018 pour avoir violé une collégienne de 11 ans en 2004, en se faisant appeler par des prénoms à consonance arabe devant leur victime pour «faire accuser des étrangers». Arrêtés des années après, ces deux frères, dont l’un porte des tatouages de croix gammées et faisait le service d’ordre du Front National, ont reconnu qu’ils voulaient se faire passer pour des maghrébins.
Ces tentatives d’inversion du réel et de mises en scène victimaires sont indignes. Tandis que les actes antisémites ont augmenté en France au cours des dernières années, la distorsion du réel opérée par l’ensemble de la classe politique conduit à des amalgames extrêmement dangereux. Totem sacré de la République depuis le 7 octobre 2023, la lutte contre l’antisémitisme est pourtant l’objet d’une récupération politique ignoble, et Estrosi en est l’incarnation la plus crasse.
Contre Attaque
