Les lycéens hyperconnectés, actuellement dans la rue, sont nés en pleine mondialisation. Leur univers est celui du virtuel et des réseaux sociaux dont le géant chinois TikTok. Sur ce dernier, les images de violence associées aux revendications lycéennes, dont certaines sont légitimes, révèlent en dépit des apparences, un mal-être chez une partie de cette jeunesse. La faillite de la cellule familiale, de l’Éducation nationale, de la classe politique, et, plus généralement celle de la figure d’autorité, sont responsables des dérives observées chez cette jeunesse, sans oublier la situation aggravante de l’addiction aux réseaux sociaux dans leur quotidien. Les jeunes ont développé leurs facultés intellectuelles, discutables au vu de leur niveau scolaire, mais non leurs capacités émotionnelles. Leur intellect s’est développé aux dépens de leur vie affective, et leur caractère ressemble souvent à celui d’un enfant capricieux.

On observe que de nombreux jeunes sont dans l’incapacité à communiquer normalement en dehors d’une forme d’agressivité et de défiance érigées en barrières émotionnelles. Le saccage des biens publics, les intimidations, les violences verbales et physiques…, expriment cette réalité. Il ne s’agit nullement de légitimer la violence d’une partie de cette jeunesse en perte de repères, mais d’en comprendre certains ressorts. Dans une société d’aliénation totale, les gens réagissent soit par la violence, soit par le désespoir. Cette violence est aussi l’expression d’une jeunesse déclassée et sans horizon, issue principalement des quartiers défavorisés, et détruisant tout, même leur propre lycée. Ces jeunes occupent le non-lieu de la signification sociale, c’est la révolte des jeunes invisibilisés dans l’espace social, à qui on ne donne jamais la parole. Ces jeunes, comme leurs parents, sont désignés comme « résiduels » à l’horizon du social aux yeux d’une partie de la classe médiatico-politique et du pouvoir qui les traitent avec condescendance.

Les perturbateurs, minoritaires et pas uniquement des lycéens, contrairement à ce que l’on voudrait nous faire croire, sont des individus anomiques qui n’ont aucun sens de la responsabilité ou de l’engagement social. Sur TikTok, les images de destruction qui circulent, sont associées à la violence et révèlent l’omniscience du monde dans l’image. Que l’on soit seul ou en groupe, on recourt à la violence, pour (se) prouver et montrer que l’on existe dans un monde qui ne propose que de la violence. Sur TikTok, l’épreuve de la violence participe du désir de reconnaissance.Il y a un art de la violence comme de sa mise en scène. On joue le rôle du bon et du méchant sans toujours le savoir. Ces images de chaos rappellent les émeutes de juin 2023 éclatées suite à la mort du jeune Nahel, elles avaient montré le visage d’une France marginalisée et en colère, préoccupée à saccager et à dépouiller les biens du grand capital, tout en se publiant sur TikTok.

Pourtant, si au départ l’intention des lycéens était louable, leurs revendications tous azimuts se détachent de tout projet, et sont fidèles en cela au procès narcissique omniprésent sur les réseaux sociaux. Chacun revendique sa légitimité à manifester pacifiquement au nom de ses propres désirs, un portable à la main. Sur TikTok, de nombreux jeunes publient une réalité où ils s’amusent, s’indignent, prennent à témoin, défient l’autorité, tuent le temps…, chacun enfermé dans sa solitude. Constamment perchée sur les réseaux sociaux, une majorité de lycéens ne distingue pas la réalité du virtuel et n’éprouve aucun sens des responsabilités. Les phénomènes de groupe et leur effet mimétique, diluent la notion de responsabilité individuelle. Tous ces jeunes ne s’estiment pas souillés par la faute au milieu des autres.La violence ne se contrôle jamais en totalité. Sur TikTok, il y a un recyclage infini de la violence et de sa mise en scène. 

Le gouvernement actuel ne propose que la violence démesurée de sa police, de plus en plus hors-la-loi, face aux revendications lycéennes, rien ne débouchera derrière. Il n’y aura que du chaos pour alimenter les peurs dans cette phase pré-électorale. Car, il faut absolument éteindre ce mouvement lycéen en recourant à la répression féroce, par crainte d’une contagion. La diabolisation systématique des revendications sociales, à l’instar du mouvement lycéen actuel, de la part des dirigeants politiques avec la complicité retorse des médias, révèle une démocratie agonisante et une faillite du politique. Que reste-t-il en effet d’une démocratie lorsque les réformes importantes pour le pays sont adoptées sans vote à l’Assemblée nationale grâce à l’Art. 49.3 ? Malgré cette réalité, on nous dira que les dictatures sont ailleurs, loin d’ici. Depuis des décennies, l’État, au service d’une oligarchie financière, fragmente sans cesse les espaces de liberté des citoyens et mise sur le diviser pour mieux régner, la lassitude des uns et la mort sociale des autres. La crise de valeurs, de sens, la haute valeur morale de la répression de la société ne fait plus la valeur de la responsabilité qui en est la condition pour servir un projet commun. Le philosophe G. Lipovetsky affirmait que « l’individualisme disciplinaire et militant, héroïque et moralisant a été remplacé par un individualisme à la carte, hédoniste et psychologique faisant de l’accomplissement intime la fin principale des existences ». Les grandes finalités disparaissent sous nos yeux mais tout le monde s’en fout. Le spectacle doit continuer. TikTok ne sert-il pas aussi à tout cela ?

F. Achouri

Consultante-Auteure

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