A propos Fatima Achouri

Fatima Achouri est consultante diplômée de l'Institut de Gestion Sociale en ressources humaines et titulaire d'un Master 2 en civilisation arabe et musulmane. Elle a évolué pendant plus de douze ans au sein de grands groupes nationaux et internationaux dans des fonctions de management, relation client,GRH et en tant que consultante dans la gestion du multiculturel et du religieux. Spécialiste en ressources humaines et en islam, Fatima Achouri offre une expertise sur la gestion du fait religieux au sein du public(Loi de 1905) et du privé(Loi de 1958).

Marseille : la mosquée d’une des figures du salafisme en France fermée

La préfecture des Bouches-du-Rhône ferme pour six mois la mosqué As Sounna, dirigée par l’imam El Hadi Doudi.

C’est un coup très dur porté à la mouvance salafiste en France. La préfecture des Bouches-du-Rhône a ordonné la fermeture pour six mois, à partir de jeudi de la mosquée As Sounna, l’une des plus importantes situées dans le centre-ville de Marseille. Au-delà même de la cité phocéenne, le lieu de culte est très renommé à cause de la personnalité et de la notoriété de son imam. Arrivé d’Algérie en 1981, El Hadi Doudi a été l’un des introducteurs du salafisme en France, demeurant l’une de ses références.

Pour motiver sa décision, la préfecture des Bouches-du-Rhône invoque des prêches qui légitiment «le djihad armé et la mise à mort des adultères et des apostats».

«On attendait depuis longtemps cette décision», a commenté, mardi, à l’AFP, le vice-président du CRCM (Conseil régional du culte musulman), Abderrahmane Ghoul. «On l’a averti, on a essayé de le convaincre mais malheureusement il n’écoute pas», a-t-il ajouté.

Depuis l’instauration de l’état d’urgence, une vingtaine de mosquées ont fait l’objet d’arrêtés de fermeture. La nouvelle loi antiterroriste, adoptée en octobre, a élargi les possibilités de fermeture des lieux de culte.

La mise en cause directe d’El Hadi Doudi risque de provoquer des remous au sein de la mouvance salafiste française. Il est régulièrement présenté comme la principale figure du salafisme dit quiétiste, c’est-à-dire apolitique et qui a toujours pris garde à se démarquer du terrorisme islamique.

Avec une dizaine d’autres personnalités, il avait signé, en novembre 2015, un communiqué condamnant les attentats qui avaient frappé Paris et le Stade de France à Saint-Denis.

La décision de la préfecture des Bouches-de-Rhône laisse préfigurer une sévérité accrue des autorités à l’égard de ce courant ultrafondamentaliste de l’islam.

Libération.fr

Comment réconcilier les deux laïcités ?

La gauche se déchire sur deux définitions de la laïcité. L’une veut assurer la coexistence des religions, l’autre craint l’explosion des communautarismes.

 

La loi de 1905 comprend, pour l’essentiel, des articles concernant la liberté religieuse (article 1 : « La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes, sous les seules restrictions édictées ci-après dans l’intérêt de l’ordre public ») et la neutralité de l’État, c’est-à-dire l’indépendance du politique par rapport au religieux (article 2 : « La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte »).

Par la liberté des Églises et par l’autonomie du politique par rapport au religieux, il s’agit d’établir la paix religieuse. La laïcité est donc, en tout premier lieu, une pacification des esprits par la loi. Elle privilégie l’idée de l’inaliénabilité de la liberté de conscience, la neutralité de l’État impliquant son incompétence dans le domaine de la religion. On a donc pu écrire, à juste titre, que la laïcité instituée par la loi de 1905 est d’abstention.

Néanmoins, la pacification, si elle est son objectif premier (dans un contexte bien différent du nôtre), n’est pas le seul. La loi exprime également l’idée d’émancipation par la raison. Elle a donc constitutivement partie liée avec la philosophie des Lumières. Si l’on privilégie le premier aspect, le principe de laïcité est compris comme un principe fondamentalement juridique. Si l’on privilégie le second, il acquiert une portée politique, et les contours de son application deviennent sujets à controverse. L’affrontement entre ces deux dimensions – pacification et émancipation – est ainsi à la source de la division de la gauche.

 

La laïcité conçue comme un rempart

Tous les protagonistes s’accordent, du moins on peut le supposer, sur le droit, permis par la laïcité et offert à tous les citoyens, d’invoquer la liberté de conscience. C’est ce droit qui garantit l’existence même d’une communauté politique. Or, en raison de l’accroissement, entre 1905 et aujourd’hui, de la diversité culturelle, le risque du communautarisme, c’est-à-dire ici de l’éclatement de l’unité du droit, a conduit à un raidissement des positions dont on voit assez mal les conditions d’un dépassement.

La dimension d’émancipation est aujourd’hui prioritairement revendiquée par ceux qui souhaitent faire de l’État le protecteur ultime face aux emprises communautaires. Dans cette conception, la laïcité sert de surplomb à toutes les formes d’appartenance.

Ses partisans ont pu ainsi voir dans l’interdiction du foulard islamique à l’école une manière d’approfondir la visée d’une éducation civique universelle, de lutter contre les croyances incompatibles avec la pensée libre et la citoyenneté éclairée. La religion serait un archaïsme et le développement de l’autonomie devrait permettre, en particulier grâce à la science, de se libérer de la croyance. On notera que l’on trouve, dès 1972, dans le programme commun de la gauche, cette vision d’une laïcité englobante et supposée libératrice.

Le rejet d’une laïcité combattante

Face à eux, les partisans d’une laïcité de pacification s’inquiètent du rôle que l’on fait jouer à la loi en interdisant le port des signes religieux à l’école. Si l’autonomie des jeunes filles le portant est mise en cause et que leurs motivations sont soupçonnées, on décide que la loi a le droit d’interdire un comportement qu’elle soupçonne ne pas être librement choisi. Elle se propose ainsi de protéger les individus contre leurs propres erreurs.

Ils soulignent, en outre, les risques sur les libertés publiques de la prohibition d’un comportement interprété comme le signe d’un asservissement ou comme une pression sur les tiers (les jeunes filles non voilées). Si le simple fait que l’exercice d’une liberté représente un inconvénient pour les tiers en autorisait la suppression, nous ne vivrions plus dans une société libérale.

Enfin, l’interdiction par la loi ne risque-t-elle pas de renforcer la conscience identitaire des musulmans et de rendre plus difficile l’intégration ? Les contraintes législatives, dans la mesure où elles contredisent l’objectif d’auto-émancipation, ne menacent-elles plus qu’elles ne protègent les idéaux laïques ?

Quoi qu’il en soit, ce n’est certainement pas par la répression que l’on convaincra ceux qui adoptent ces comportements de les abandonner pour se convertir à la raison. On a tout lieu de craindre que l’effet inverse ne se produise et que les croyants ne soient confortés dans leur foi lorsqu’ils constatent que ceux qui ne la partagent pas veulent se protéger par la force contre le risque d’y être exposés.

 

Le souci de l’autre

Certaines récupérations politiques, au-delà des cercles de gauche, doivent nous alerter également sur le risque de voir la laïcité devenir une identité de substitution, une sorte de religion civile hostile à l’expression de l’appartenance religieuse dans la sphère publique. Il est consternant que des idéologies d’exclusion profondément antirépublicaines se réclament sans vergogne de la République, alors qu’au fond elles représentent une forme singulière de communautarisme. La crainte est donc que s’impose l’idée d’une différence fondamentale entre « nous » et des populations, essentiellement définies comme musulmanes, accusées de se tenir à l’écart des références communes de la société française.

Alors que faire ? Introduire dans notre précieuse tradition laïque une dose de tolérance, entendue ici comme un état d’esprit hospitalier à la différence. Il semblerait que, depuis un temps bien trop long, nous ayons perdu le goût de l’autre et, plus encore, le souci de l’autre. Le redécouvrir est la condition minimale pour que la laïcité retrouve ses vertus originelles, pacifier et émanciper, c’est-à-dire qu’elle cesse ostensiblement de servir de marqueur identitaire.

 

Le Point

Après 35 ans d’interdiction, les salles de cinéma de nouveau autorisées en Arabie saoudite

Après la fin de l’interdiction de conduire pour les femmes, c’est au tour du cinéma. L’Arabie saoudite a annoncé, lundi, son intention d’autoriser l’ouverture de salles obscures après 35 ans de prohibition.

 

L’Arabie saoudite a décidé d’autoriser l’ouverture de salles de cinéma publiques, dès 2018, mettant fin à une interdiction de ces lieux de spectacle dans le royaume depuis plus de trente-cinq ans.

« C’est un moment clé dans le développement de l’économie culturelle dans le pays », a déclaré, lundi 11 décembre, le ministre de la Culture Awad al-Awad dans un communiqué. Les autorités vont délivrer dès à présent les permis d’exploitation, a-t-il ajouté.

Dans le cadre d’un ambitieux plan de réformes économiques et sociales soutenu par le prince héritier Mohammed Ben Salmane, le gouvernement tente de promouvoir des formes de divertissement – concerts, spectacles, cinémas – dans le royaume wahhabite malgré l’opposition des milieux ultra-conservateurs.

Le cinéma saoudien reconnu internationalement

En janvier, le mufti d’Arabie saoudite s’était insurgé contre la possible ouverture de salles de cinéma, affirmant qu’elles seraient sources de « dépravation » car elles favorisent la mixité.

Même si les salles publiques étaient interdites, le cinéma saoudien n’en est pas moins devenu reconnu internationalement. La comédie romantique « Barakah Meets Barakah » de Mahmoud Sabbagh a ainsi été projetée à la Berlinale en 2016, tandis que « Wadjda » de Haifaa Al-Mansour a été en 2013 le premier film national à participer aux Oscars du meilleur film étranger.

Parmi les autres réformes sociétales, Riyad a annoncé, en septembre, la fin de l’interdiction de conduire pour les femmes à partir de juin 2018.

 

France 24/ AFP

Sur Jérusalem, le Crif et le Consistoire soutiennent Donald Trump

Le Conseil représentatif des institutions juives de France et le Consistoire israélite ont appelé, mercredi 6 décembre, le président Emmanuel Macron à suivre Donald Trump et à reconnaître Jérusalem comme capitale israélienne.Au sein de la communauté juive, quelques voix dissonantes, très minoritaires, condamnent une montée au créneau « imprudente ».

 

Le Crif salue « une décision historique » et appelle le président Emmanuel Macron à engager la France « dans [cette] même démarche courageuse ». Dans un communiqué publié mercredi 6 décembre, le Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif) a affirmé son soutien, à la décision – explosive – du président américain Donald Trump de reconnaître Jérusalem comme capitale de l’État hébreu.

Ce choix est « la meilleure des réponses » aux « tentatives de falsification historique menées inlassablement par les pays arabes et les Palestiniens à l’Unesco et à l’ONU sur le statut de Jérusalem », affirme le président de l’organe politique de la communauté juive de France, Francis Kalifat, en ajoutant espérer voir son pays s’engager, à son tour, dans le sillon des États-Unis.

La reconnaissance d’une « vérité historique »

Côté Consistoire, Joël Mergui, le président de l’instance cultuelle du judaïsme français, a tenu sensiblement le même discours. En exprimant sa « satisfaction » après la décision américaine, il a salué « [la reconnaissance] d’une vérité historique et du lien plurimillénaire du peuple juif avec la ville sainte ».

« J’espère voir demain la France et les pays démocratiques rappeler cette vérité et continuer à soutenir la paix sans enlever à Israël sa légitimité sur sa capitale, Jérusalem », a fait valoir le responsable religieux à l’Agence France-Presse (AFP), alors que la déclaration de Donald Trump, marquant une rupture spectaculaire avec ses prédécesseurs, continue de susciter une vague de réprobation au Proche-Orient et au sein de la grande majorité de la classe politique internationale.

Au même moment, Emmanuel Macron réagissait en ce sens, depuis Alger, en qualifiant de « regrettable » la décision américaine et en rappelant « l’attachement de la France et de l’Europe à la solution de deux États, Israël et la Palestine, vivant côte à côte en paix et en sécurité dans des frontières internationalement reconnues, avec Jérusalem comme capitale des deux États ».

Une réaction « émotionnelle »

Au sein de la communauté juive, quelques voix dissonantes s’élèvent pour condamner la prise de position des deux organisations françaises, en déplorant « une montée au créneau imprudente ». « Le communiqué du Crif me semble tout à fait émotionnel, il défend une diplomatie d’une grande légèreté vu le contexte actuel au Moyen-Orient », regrette l’historienne Esther Benbassa, spécialiste de l’histoire des Juifs et coauteur, avec Jean-Christophe Attias, directeur d’études à l’École pratiques des hautes études, de l’ouvrage Israël, la terre et le sacré (1).

Tout en soulignant « soutenir personnellement la fondation de l’État d’Israël, mais en défendant la solution des deux États côte à côte », l’universitaire et sénatrice écologiste assure connaître « le poids de la ville de Jérusalem comme symbole pour les Palestiniens aussi bien que pour les Israéliens ».

« De telles déclarations sont probablement appréciées par beaucoup de juifs de la communauté, partisans de cette reconnaissance, mais d’autres, plus prudents et sachant les risques de dégradation locale que cette décision pourrait avoir, restent méfiants », affirme Esther Benbassa.

 

La Croix

Jérusalem : l’Iran met en garde Trump

Le président iranien Hassan Rohani a averti qu’il ne « tolérerait pas » que les États-Unis reconnaissent Jérusalem comme capitale d’Israël.

 

Sa réaction a été l’une des plus fermes face au projet de Donald Trump de reconnaître Jérusalem comme capitale d’Israël. Lors d’un discours prononcé mercredi devant des responsables à Téhéran, le président iranien, le modéré Hassan Rohani, a affirmé que l’Iran ne « tolérera pas une violation des lieux saints musulmans » et s’est engagé à participer à un sommet extraordinaire de l’Organisation de coopération islamique (OCI) convoqué le 13 décembre à Istanbul par le président turc Recep Tayyip Erdogan. « Le monde islamique s’opposera à ce complot », avait assuré quelques heures plus tôt l’ayatollah Ali Khamenei, Guide suprême et véritable chef de l’État iranien.

Ces déclarations ne sont pas étonnantes de la part d’une République islamique qui ne reconnaît pas Israël et qui a fait de la cause palestinienne un des piliers de sa politique étrangère depuis 38 ans. Au nom de la lutte contre ce qu’il nomme l’ « entité sioniste », l’Iran aide financièrement et militairement le Hamas ainsi que le djihad islamique dans la bande de Gaza.

L’Iran avait calmé ses ardeurs

Toutefois, le gouvernement iranien semblait dernièrement avoir calmé ses ardeurs vis-à-vis de l’État hébreu, notamment à l’aune de l’annonce de la réconciliation entre l’Autorité palestinienne et le Hamas à Gaza. « Si les Palestiniens acceptent un accord avec Israël, nous le soutiendrons même si cela ne nous satisfait pas », glissait récemment un haut responsable iranien, prêt à reconnaître implicitement son ennemi israélien en cas de paix signée avec les Palestiniens.

Cette perspective semble aujourd’hui s’éloigner. D’après Nabil Chaath, haut conseiller du président palestinien Mahmoud Abbas, toute reconnaissance par les États-Unis de Jérusalem comme capitale d’Israël signifierait la fin de la médiation américaine pour relancer le processus de paix, à l’arrêt depuis l’échec de la dernière tentative américaine en 2014.

Proposition saoudienne mise à mal

La décision de Donald Trump pourrait également mettre à mal le fragile plan de paix saoudo-américain actuellement en discussion. À en croire le New York Times , le puissant prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane et le gendre et conseiller personnel de Donald Trump, Jared Kushner, unis par leur opposition commune à l’Iran, auraient concocté une proposition prévoyant un État palestinien sans continuité territoriale ni Jérusalem-Est pour capitale.

Celle-ci aurait été présentée le mois dernier à Riyad au président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, qui s’en serait alarmé auprès de responsables européens et arabes.

 

Le Point

Jérusalem, la décision explosive de Donald Trump

La reconnaissance, mercredi 6 décembre, de Jérusalem comme capitale d’Israël par Donald Trump menace de provoquer des réactions dans tout le monde arabo-musulman.

Symbolique sur les plans religieux et politique, la ville représente un enjeu essentiel du conflit israélo-palestinien.

► Quelle est actuellement la place de Jérusalem dans les négociations de paix ?

Le statut de Jérusalem, ville sainte pour les juifs et les musulmans mais aussi pour les chrétiens, constitue un casse-tête pour les grandes puissances depuis les lendemains de la Seconde Guerre mondiale. D’après la « solution à deux États », objet d’une quasi-unanimité au sein de la communauté internationale comme étant l’unique voie possible vers la paix depuis les accords d’Oslo (1993), le sort de la ville doit être déterminé lors de négociations entre Palestiniens et Israéliens qui, tous deux, la revendiquent comme leur capitale. La dimension existentielle de Jérusalem pour chacun des deux peuples ne permet pas, en effet, de donner à l’un ou à l’autre une quelconque suprématie sur le territoire.

L’envoyé spécial de l’ONU au Proche-Orient, Nickolay Mladenov, l’a rappelé mercredi 6 décembre en répétant, lors d’une conférence à Jérusalem, que « l’avenir de Jérusalem est quelque chose qui doit être négocié avec Israël et les Palestiniens assis côte à côte dans des négociations directes ».

Cette possibilité de discussions et, au-delà, d’un État pour les Palestiniens, que ceux-ci ne peuvent envisager sans Jérusalem pour capitale, risque d’être balayée avec l’annonce de Donald Trump. Les faits ont déjà commencé à l’écarter. Actuellement, seul l’État hébreu exerce une souveraineté sur Jérusalem, qui compte environ 850 000 habitants, dont 300 000 Palestiniens dans sa partie orientale.

C’est le résultat de la conquête israélienne, lors de la guerre des Six Jours (1967), de Jérusalem-Est, qui réunit la vieille ville et les lieux saints. L’ONU, qui la considère comme annexée, l’a encore rappelé dans une résolution du 23 décembre dernier demandant à Israël l’arrêt de « toutes ses activités de peuplement dans le Territoire palestinien occupé, y compris Jérusalem-Est ».

► Que représente la ville pour les Israéliens et les Palestiniens ?

La souveraineté sur Jérusalem représente un « enjeu politique et identitaire », indique le chercheur Frédéric Encel dans l’Atlas géopolitique d’Israël (1). Pour les Israéliens comme pour les Palestiniens, elle constitue un symbole essentiel auquel tout renoncement demeure inenvisageable.

« Dans la tradition juive, Jérusalem est la ville la plus sainte et la plus importante, rappelle Ofer Zalzberg, analyste du conflit israélo-palestinien au sein du groupe de recherche International Crisis Groupe (ICG). Ce qui compte le plus, c’est la Vieille Ville, qui comprend notamment le Mont du Temple. » Aussi, l’État hébreu considère Jérusalem comme sa capitale de longue date.

Pour les Palestiniens, la ville revêt une importance tout aussi fondamentale, qui tient à sa place prééminente dans l’islam mais aussi à l’histoire de la « cause ». « En 1964, l’Organisation de libération de la Palestine y a tenu son congrès fondateur, rappelle l’historien Vincent Lemire, enseignant à l’université de Paris-Est et spécialiste de Jérusalem (2). À partir de ce moment-là, Jérusalem va occuper une place grandissante dans ses revendications sur la Palestine. »

Au-delà du symbole, Jérusalem est une ville d’une grande importance démographique pour les Palestiniens. « Il y a 300 000 Palestiniens à Jérusalem-Est, soit 40 % de la population totale de la ville, c’est une minorité plus importante en nombre et en proportion qu’en 1967 », ajoute Vincent Lemire. La Vieille Ville comprend une dimension politique forte pour les Palestiniens. « L’esplanade des Mosquées constitue le seul espace public disponible pour les Palestiniens de Jérusalem-Est où contrairement à l’Ouest, il n’y a ni places ni parcs pour des rassemblements », explique le chercheur.

► Et pour le monde arabo-musulman ?

La place centrale qu’occupe Jérusalem dans l’islam lui confère une importance rayonnant dans l’ensemble du monde arabo-musulman. Troisième ville sainte après La Mecque et Médine, Jérusalem accueille le monument le plus ancien de l’islam, le Dôme du Rocher, sanctuaire bâti au début de la décennie 690. « Pour tous les musulmans du monde, Jérusalem est le pivot de la foi, indique Vincent Lemire. C’était aussi la première direction de la prière avant que celle-ci soit remplacée par La Mecque. »

Tout accroc au statut de Jérusalem retentit donc au-delà des frontières israélo-palestiniennes. En juillet dernier, la « crise des portiques » l’a encore démontré. Après l’installation par Israël de portiques de sécurité et de détecteurs de métaux à l’entrée de l’esplanade des Mosquées, le président turc, Recep Tayyip Erdogan, s’est joint aux dirigeants palestiniens pour réclamer le retrait du dispositif de sécurité, qui sera désinstallé.

De la même manière, l’annonce de la décision de Donald Trump a provoqué une réaction de solidarité dans le monde arabo-musulman. Présidant l’Organisation de la conférence islamique (OCI), qui compte 57 membres, Recep Tayyip Erdogan a ainsi annoncé, mercredi 6 décembre, un sommet extraordinaire le 13 décembre à Istanbul. « Jérusalem est notre honneur, Jérusalem est notre cause commune », a indiqué son porte-parole, Ibrahim Khalil, précisant que le président turc s’était auparavant entretenu sur le sujet avec les chefs d’État ou de gouvernement de la Malaisie, de la Tunisie, de l’Iran, du Qatar, de l’Arabie saoudite, du Pakistan et de l’Indonésie.

► Quelles peuvent être les conséquences de cette décision sur les relations internationales ?

L’initiative de Donald Trump isole l’Amérique de ses alliés occidentaux, en particulier les Européens, déjà en désaccord avec Washington sur le libre-échange ou les migrants. Inversement, elle rapproche les positions d’acteurs rarement sur la même ligne.

Le porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères, Geng Shuang, a ainsi rappelé mercredi 6 décembre que « toutes les parties concernées doivent avoir à l’esprit la paix et la stabilité régionales ». Comme lorsque Donald Trump a annoncé son retrait de l’accord sur le climat, Pékin dit partager les mêmes inquiétudes que les Européens. « L’un des pivots historiques de la communauté internationale depuis l’après-guerre piétine le droit international, il faudra donc voir comment la communauté internationale se repositionne », analyse Vincent Lemire.

En dépit de sa volonté affichée de s’engager pour le processus de paix au Proche-Orient, Donald Trump pourrait compromettre le rôle de médiateur des États-Unis. L’annonce de la reconnaissance de Jérusalem comme la capitale d’Israël­ risque de rendre plus difficile pour les alliés arabes des États-Unis de soutenir le « plan de paix » préparé par l’administration américaine. L’équipe sous la houlette de Jared Kushner, gendre du président, voit dans la convergence d’intérêts entre Israël et les États sunnites contre l’Iran une opportunité de parvenir à un règlement du conflit.

Selon le New York Times, le prince héritier saoudien Mohammed ben Salman aurait présenté, en novembre, au président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas une proposition de règlement très favorable aux Israéliens. Les Palestiniens n’obtiendraient qu’une souveraineté limitée sur un État composé de parties non-contiguës de la Cisjordanie, où la plupart des colonies israéliennes ne seraient pas démantelées. Ceux-ci n’auraient pas Jérusalem-Est pour capitale et les réfugiés palestiniens et leurs descendants n’auraient pas de droit de retour. Les Saoudiens ont démenti avoir travaillé avec Jared Kushner sur de telles idées, inacceptables pour tout dirigeant palestinien.

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Plus de soixante ans de tiraillement

• Le 1er janvier 1949, Israël déclare que Jérusalem-Ouest est sa capitale, où la Knesset (le Parlement) sera transférée.

• Le 27 juin 1967, dans la foulée de la guerre des Six Jours, la Knesset vote l’extension
des limites municipales de Jérusalem et promulgue les trois lois entérinant son annexion à l’État d’Israël.

• Le 30 juillet 1980, une Loi fondamentale est votée qui fait de « Jérusalem entière et réunifiée » la « capitale d’Israël ».

• Le 28 septembre 2000, Ariel Sharon, alors chef de l’opposition, se rend sur l’esplanade des Mosquées, sur laquelle Israël revendique sa souveraineté. L’événement marque le début de la seconde Intifada.

• Le 23 décembre 2016, le Conseil de sécurité des Nations unies adopte une résolution demandant à Israël de cesser toutes ses activités de peuplement dans les Territoires palestiniens occupés, y compris Jérusalem-Est. Les États-Unis, qui d’ordinaire mettent leur veto sur le sujet, s’abstiennent.

 

La Croix

Mohammed VI dit non à Trump sur Jérusalem

Africain d’appartenance, le souverain chérifien n’en est pas moins président du comité Al-Qods de sauvegarde de Jérusalem et de son héritage religieux et culturel. D’où son opposition affichée à la décision du président américain.

Mais quelle décision de Trump a bien pu conduire le roi Mohammed VI à réagir avec autant de célérité ? C’est que la situation est grave et concerne la décision du président Trump de reconnaître Jérusalem comme capitale d’Israël et, par suite, de transférer l’ambassade américaine de Tel-Aviv à Jérusalem. Dès l’annonce de l’intention de Donald Trump à propos de Jérusalem, le roi Mohammed VI a réagi. Et il a qualité pour le faire puisqu’il est président du Comité Al-Qods de sauvegarde de la ville d’Al-Qods Al-Charif (nom arabe de Jérusalem) et de son héritage religieux et culturel. Pour rappel, le comité Al-Qods est issu de l’Organisation de la conférence islamique (OCI), qui compte 57 États et plus d’un milliard de personnes.

 

L’entretien avec Mahmoud Abbas

Le souverain chérifien a d’abord eu un entretien téléphonique avec Mahmoud Abbas, président de l’Autorité palestinienne. Il lui a réitéré « la solidarité forte et constante du royaume avec le peuple palestinien frère dans la défense de sa cause juste et de ses droits légitimes, notamment concernant le statut d’Al-Qods Al-Charif ». Il lui a ensuite exprimé sa « réprobation vigoureuse de toute action de nature à compromettre le caractère multiconfessionnel de la ville sainte ou à altérer son statut juridique et politique ».

La lettre à Donald Trump…

Dans un deuxième temps, le roi Mohammed VI a adressé un message au président américain, Donald Trump, dans lequel il fait part de sa « préoccupation personnelle » et de « la grande inquiétude ressentie par les États et les peuples arabes et musulmans ». S’appuyant sur « les spécificités religieuses uniques » de la ville sainte, sur « son identité historique séculaire et sa grande symbolique politique », le souverain chérifien a indiqué qu’Al-Qods doit « demeurer une terre de cohabitation et un symbole de coexistence et de tolérance pour tous ». Et d’attirer l’attention de l’hôte de la Maison-Blanche sur l’impact négatif que ce transfert pourrait avoir sur le processus de paix entre les parties palestinienne et israélienne, et ce, d’autant que « les États-Unis d’Amérique sont l’un des principaux parrains du processus de paix et jouissent de la confiance de toutes les parties ». Avant de préciser au président américain combien le royaume du Maroc est « constamment soucieux d’instaurer une paix juste et globale dans la région conformément aux principes de la légalité et aux résolutions internationales y afférant », le roi Mohammed VI n’a pas hésité à lui repréciser les contours du cadre sur lequel sa décision va avoir un impact très important. « Le Proche-Orient, a-t-il donc dit, vit au rythme de crises profondes, de tensions continues et de périls en nombre qui nécessitent d’éviter tout ce qui est de nature à exacerber les sentiments de frustration et de déception qui font le lit de l’extrémisme et du terrorisme, à porter atteinte à la stabilité précaire dans la région et à amenuiser l’espoir de voir éclore des pourparlers fructueux à même de concrétiser la vision de la communauté internationale sur une solution à deux États. » De quoi attirer l’attention du président américain sur la gravité de sa décision à reconnaître Jérusalem comme la capitale d’Israël et à l’inciter à surseoir sa décision.

… avant la condamnation publique

Dans le sillage de la lettre du souverain chérifien, le ministère des Affaires étrangères et de la Coopération internationale (MAECI) du Maroc a exprimé ce mardi « sa profonde inquiétude et sa vive condamnation de la décision des États-Unis de reconnaître Al-Qods comme capitale d’Israël et de transférer son ambassade à cette ville sainte ». Et d’expliquer qu’« une telle initiative s’inscrit en contradiction flagrante avec la légalité internationale, et plus particulièrement les deux résolutions 2253 et 2254 de 1967 de l’Assemblée générale des Nations unies, ainsi qu’avec les conventions conclues et les ententes entre les deux parties, palestinienne et israélienne ». Pire : le Maroc craint qu’« Israël n’utilise cette décision pour poursuivre sa politique systématique de judaïsation de la ville sainte et effacer ses aspects religieux et spirituels ». En somme, du côté de Rabat, on craint plus que jamais que la boîte de Pandore ne s’ouvre avec cette décision du président américain.

 

Le Point Afrique

Trump isolé sur la scène internationale après sa décision sur Jérusalem

 

Le président américain Donald Trump a déclenché la colère des Palestiniens et une vague de réprobation bien au-delà du Proche-Orient en reconnaissant Jérusalem comme capitale d’Israël, une décision en rupture spectaculaire avec la politique de ses prédécesseurs.

Des Palestiniens ont prévu jeudi un rassemblement à Ramallah en Cisjordanie, territoire occupé par l’armée israélienne depuis 50 ans. La veille, ils étaient des centaines dans la bande de Gaza a avoir brûlé des drapeaux américains et israéliens et des portraits de Donald Trump.

Avec cette décision, qui était l’une des promesses emblématiques de sa campagne, M. Trump s’isole sur la scène internationale et prend le risque de saper les timides espoirs de reprise des négociations tout en risquant de provoquer une poussée de fièvre dans la région.

Même l’Arabie saoudite, traditionnel allié des Etats-Unis, a fustigé « un recul dans les efforts en faveur du processus de paix et une violation de la position américaine historiquement neutre sur Jérusalem », a fait savoir Ryad dans un communiqué du Palais royal cité par les médias d’Etat.

Le président palestinien Mahmoud Abbas a dénoncé des choix « déplorables », jugeant que Washington ne pouvait plus jouer son rôle historique de médiateur de paix avec les Israéliens. Le mouvement islamiste palestinien Hamas a de son côté jugé que cette annonce ouvrait « les portes de l’enfer » pour les intérêts américains dans la région.

Les dirigeants palestiniens revendiquent Jérusalem-Est, occupée puis annexée par Israël en 1967, comme la capitale de l’Etat auquel ils aspirent. Israël proclame tout Jérusalem, Ouest et Est, comme sa capitale « éternelle et indivisible ».

La Jordanie, la Turquie, mais aussi la France, le Royaume-Uni, l’Allemagne et l’Union européenne ont ouvertement regretté la décision de Donald Trump.

– Jour ‘historique’ pour Israël –

« Il est temps d’officiellement reconnaître Jérusalem comme capitale d’Israël », a lancé le président américain lors d’une brève allocution au cours de laquelle il a revendiqué « une nouvelle approche » sur ce dossier épineux.

« Les Etats-Unis restent déterminés à aider à faciliter un accord de paix acceptable pour les deux parties », a-t-il martelé, s’efforçant d’adopter une tonalité conciliante après cette décision extrêmement controversée.

« J’ai l’intention de faire tout ce qui est en mon pouvoir pour aider à sceller un tel accord », a-t-il ajouté.

Mais la tâche de son gendre et conseiller Jared Kushner, qu’il a chargé de trouver une issue au conflit, s’annonce plus délicate que jamais.

M. Trump a par ailleurs ordonné de préparer le transfert de l’ambassade des Etats-Unis de Tel-Aviv à Jérusalem, sans fixer de calendrier pour ce déménagement qui devrait prendre des années.

Le département d’Etat va lancer « immédiatement » les préparatifs tout en renforçant la sécurité pour protéger les Américains au Proche-Orient, a annoncé peu après le chef de la diplomatie américaine Rex Tillerson.

Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, à la tête du gouvernement considéré comme le plus à droite de l’histoire d’Israël, a salué un jour « historique » réaffirmant par ailleurs l’engagement israélien à maintenir le « statu quo » sur les lieux saints à Jérusalem.

– Réunion à l’ONU –

A la demande de huit pays, dont l’Egypte, la France et le Royaume-Uni, une réunion d’urgence du Conseil de sécurité de l’ONU a été fixée à vendredi matin.

La Jordanie, pays gardien des lieux saints musulmans à Jérusalem, a dénoncé « une violation du droit international » et de la charte des Nations unies. La Turquie a condamné une décision « irresponsable ».

L’Iran, bête noire de M. Trump, a jugé que la décision américaine provoquerait une « nouvelle Intifada ».

Le président français Emmanuel Macron a qualifié cette décision de « regrettable » et appelé à éviter à tout prix les violences. « Nous ne sommes pas d’accord avec la décision américaine », a déclaré la Première ministre britannique Theresa May, tandis que l’UE faisait part de sa « sérieuse préoccupation ».

Avant même son discours, des dirigeants du monde entier avaient appelé Donald Trump à peser ses mots et mesurer les conséquences de ses actes, tant Jérusalem est un chaudron diplomatique.

« Je ne peux taire ma profonde inquiétude », a déclaré le pape François qui ne peut qu’accorder un intérêt tout particulier à la ville qui abrite les lieux les plus saints des trois grandes religions monothéistes, y compris le Saint-Sépulcre.

Reconnaissant que son annonce était loin de faire l’unanimité, M. Trump a lancé un appel « au calme et à la modération », espérant que « les voix de la tolérance l’emportent sur les pourvoyeurs de haine ».

Pour Richard Haass, président du Council on Foreign Relations, le risque de reconnaître Jérusalem comme capitale n’est en réalité pas de faire dérailler un processus de paix de toute façon moribond. « Le risque est que cela exacerbe les tensions et mène à la violence à un moment où il y a plus qu’assez de tension et de violence dans le monde ».

AFP

Niger, l’avancée de la menace djihadiste

Terreur. À Ayorou, près de la frontière malienne, les attaques se multiplient. Le déploiement du G5 Sahel semble un fragile dernier espoir.

Il y en a partout. Des petites de fusil d’assaut, des moyennes de fusils mitrailleurs, des grandes de mitrailleuses lourdes de 12,7 millimètres. « Et pourtant, on a nettoyé ça », soupire le lieutenant de la gendarmerie d’Ayorou. Il se penche et ramasse une poignée de douilles, vestige de l’attaque du 21 octobre. Ce jour-là, les assaillants sont arrivés « à 6 h 54, sur 4 pick-up, avec environ 10 personnes par véhicule », selon le commandant Sidi Med Agouzoum. Des véhicules solides, qui ont parcouru en un éclair le goudron depuis le Mali, à une trentaine de kilomètres. Quand on lui demande ce que faisaient ses hommes à cette heure, il se défend : « Ils sont toujours prêts, avec les armes à la main et le gilet pare-balles, 24 heures sur 24. » Nul n’en doute, mais c’est en jouant sur l’effet de surprise que les attaquants, en 45 minutes, ont tué treize gendarmes. On ignore le bilan du côté des terroristes, puisqu’ils emportent leurs cadavres, mais un militaire l’estime à une quinzaine. « Ils avaient aussi des grenades et des lance-roquettes », affirme le lieutenant. Les impacts sur la façade ocre disent la violence de l’assaut. Elles ont aussi grêlé le mur parallèle à la route, ricoché sur les maisons en face, troué le mur, derrière, où se trouve l’entrée de la cuisine dans laquelle ils se sont engouffrés, et l’arrière, près de la tente où campent les gendarmes. Devant les tranchées individuelles, où ils se sont jetés, on a élevé un remblai de terre rouge. Comme si cela suffisait. « Ça va, c’est l’accalmie pour l’instant, et avec le G5 Sahel qui s’installe à Bankillari, ça va aller », veut croire Ibrahim Tidjani Katiella, gouverneur de Tillabéry, dans son bureau climatisé, à 87 kilomètres de là. Il est bien le seul à se dire rassuré, alors que cinq départements sont en état d’urgence à la frontière. « Il y a une menace sécuritaire réelle dans la région », reconnaît le commandant Agouzoum. « C’est notre zone-là qui est devenue la plus merdeuse du pays », l’exprime plus simplement un soldat, AK-47 collé contre la poitrine, scrutant un village d’apparence paisible lors de l’arrêt de son convoi.

Psychose totale

Cette région agricole respire en effet la sérénité. « Pour un Niger uni, pour mettre fin au chaos, votez », proclame une affiche. Le chaos ? Des rochers polis par les siècles reposent dans les champs de mil au milieu des acacias et, au loin, l’œil bute sur des collines au sommet aplati. Les villages ressemblent à tant d’autres de la bande sahélienne, avec leurs maisons en banco, leurs colonnes d’ânes et de vaches aux longues cornes, leur succession de panneaux d’ONG, leurs cohortes de femmes qui portent dès l’aube des bassines sur la tête, d’écoliers qui marchent des kilomètres. Pourtant, au-delà de Tillabéry, on interdit aux étrangers de se déplacer sans escorte. La menace est toute proche, au Mali, et depuis un an, elle déborde sur le Niger. Alors que la région du lac Tchad, où sévit Boko Haram, est à deux jours et demi de voiture de Niamey, le Mali est à 4 heures… Le ministre de la Défense, Kalla Moutari, ne dit pas autre chose : « La grosse crise, aujourd’hui, c’est l’ouest. Autant le Nigeria s’est ressaisi contre Boko Haram et le Niger peut s’occuper de ses affaires, autant au Mali ça se complique. On n’a aucun interlocuteur de l’autre côté, il n’y a pas d’État, juste des terroristes et des trafiquants. » Ayorou avait subi une première attaque, dans le camp voisin de réfugiés maliens de Tabarey-Barey, en janvier. Puis une autre, « avant la Tabaski 2017 » (Aïd-el-Kebir, en septembre), déjà à la gendarmerie, selon Issaka Mahamadou, le secrétaire général de la mairie. Les assaillants ont dérobé quatre véhicules. Lors de la « grande attaque » du 21 octobre, ils en ont pris trois. Visage rond et bazin pistache, le secrétaire général est encore effrayé : « La gendarmerie est de l’autre côté, mais j’ai cru que c’était ici tant ça tirait fort. » Il montre un plan, dessiné à la main, où figure le trajet des djihadistes. Les autorités ont été informées du passage de « véhicules militaires » dans un village. Le temps de vérifier si une patrouille était prévue, il était trop tard. En quelques minutes, « ils ont éliminé les trois éléments de la sentinelle et sont rentrés ». D’après lui, « ils hurlaient Allahu Akhbar, ils veulent créer une psychose totale. Et ils parlaient peul et tamachek. »

Conflits locaux

Cette indication n’est pas neutre : les mouvements djihadistes, au Mali, recrutent parmi les communautés marginalisées, ou qui se considèrent comme telles, notamment les Peuls. En conflit contre les Dahoussahak, des Touaregs, depuis des temps immémoriaux à cause de vols de bétail, ils ont fini par s’armer. « On n’a même pas pu retracer les débuts de cet antagonisme, raconte Lori-Anne Théroux-Benoni, de l’Institute for Security Studies à Dakar. Les éleveurs nomades sont descendus vers le sud avec leur bétail, mais ils ne connaissaient pas les règles tacites sur la terre dans la région, ce qui a créé énormément de tensions, d’autant que les juges acceptaient de l’argent des deux côtés, peul et touareg. » Régulièrement razziés par les Dahoussahak, les Peuls, voyant que ces derniers se ralliaient à l’ex-MNLA (Mouvement national pour la libération de l’Azawad, devenu CMA, Coordination des mouvements de l’Azawad), se sont rangés sous la bannière de leur adversaire, le Mujao, Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest, dont Abu Walid Al-Sahraoui était porte-parole. Basé à Ménaka, dans la région de Gao, au Mali, ce groupe est devenu l’État islamique dans le Grand Sahara, le chef sahraoui étant le premier, au Sahel, à faire allégeance au groupe djihadiste international. C’est déjà lui, le 17 octobre 2016, qui est responsable de l’attaque de la prison de Koutoukalé au Niger, qui lui vaut la reconnaissance officielle par l’EI. L’ancrage local de cette branche en fait sa particularité. « Le Mujao et Al-Sahraoui ont profité des conflits avec les Dahoussahak, analyse Baba Alfa Umar, fondateur de l’Observatoire Kisal sur le monde peul, en particulier chez les Peuls toleebe, les plus vulnérabilisés, qui ont eu le destin le plus tragique. Avec la sécheresse des années 1970 et 1980, ils ont quitté le Niger pour aller jusqu’au Mali et au Burkina Faso où ils ont été très mal accueillis, y compris par les Peuls semi-nomades déjà installés. »

En novembre 2013, les événements d’Intakabar les marquent profondément. Un camp touareg est attaqué, deux membres de la famille du général malien Ag Gamou sont assassinés. Les Peuls sont accusés et 40 d’entre eux sont tués en représailles. « Les journaux ont titré : Les Imghads (touaregs) attaquent un campement terroriste et la communauté peule s’est élevée pour demander qu’on arrête les amalgames. Les autorités nient le problème, or il existe, il faut qu’ils acceptent d’avoir les débats. » L’homme de Sahraoui, côté Niger, est bien un Peul, Djoundjoun Cheiffou. Dans le gouvernement nigérien, on ne décolère pas qu’un « petit Peul de rien du tout » sème la terreur dans la région, et occupe les colonnes de la presse internationale.

« Tactique afghane »

Il n’empêche qu’il participe à une dégradation inquiétante de la sécurité depuis un an, dans toute la zone, à laquelle le G5 Sahel, force comprenant des troupes du Niger, du Mali, du Burkina Faso, du Tchad et de la Mauritanie, est censé mettre un terme. Issaka Mahamadou, le secrétaire général de la mairie, ne comprend pas pourquoi il est si difficile de régler le problème : « Ces gens-là, ce sont de petits bandits, on sait où ils sont, il suffirait de mettre le paquet et de passer à l’offensive. » Pas si simple. Au Mali, le gouvernement a perdu la main. Mohamed Bazoum, ministre de l’Intérieur du Niger, montre sur son smartphone une carte des zones affectées dans le pays voisin et un décompte des dernières attaques : « Regardez, ça descend jusqu’à Kayes. En une journée, on a quatre à cinq événements. » Et pas des moindres. Il s’agit d’attaques par des convois lourdement armés, de bus qui sautent sur des engins explosifs improvisés, placés dans les nombreux nids de poule des routes. Un camion transportant passagers et marchandises de Gao à Tillabéry a ainsi été coupé en deux fin octobre, ce qui a causé la mort de cinq personnes, dont la fille du préfet d’Assongo. « Les Français sont trop lents, ils doivent s’adapter, les États-Unis aussi doivent être plus présents », tacle Bazoum. L’embuscade qui a précédé celle d’Ayorou, à Tongo Tongo, le 4 octobre 2017, a causé la mort de quatre soldats nigériens ainsi que de quatre « bérets verts » américains, d’une unité spéciale qui traverse régulièrement la frontière pour opérer en territoire malien. Selon certains experts, cet échec révèle la méconnaissance américaine du terrain. D’autres s’inquiètent du professionnalisme de l’embuscade par les djihadistes, qui auraient appliqué la « tactique afghane ». Il s’agit, grâce à une bonne connaissance de l’ennemi, d’utiliser un élément de vérité (dans le cas présent, la présence de Cheffou dans la zone) pour l’attirer. Cela implique de l’expertise, des renseignements poussés, des interlocuteurs crédibles pour faire passer l’information, un transfert de compétences d’individus, ayant l’expérience de l’Asie centrale, passés par la Syrie et l’Irak. La collaboration des populations locales a été d’ailleurs ouvertement évoquée, à tel point qu’on a arrêté le chef du village de Tongo Tongo, accusé d’avoir retenu les militaires plus longtemps que nécessaire. « Les villageois et les djihadistes prennent le thé ensemble, toute la zone est complètement infiltrée », affirme un militaire. Le secrétaire général d’Ayorou approuve : « Ils ont des complices qui leur donnent des renseignements. Chaque jour qui passe, ils font leurs calculs pour aller à l’offensive, pour atteindre leur objectif. Et nous, à chaque fois, on est en défense. » Kalla Moutari, ministre de la Défense du Niger, ne dément pas vraiment : « Nous pensons que cette collaboration est due à la peur. Tant que l’État ne sera pas là pour assurer la sécurité, personne ne prendra le risque de les dénoncer, d’aucun côté de la frontière. » Peu importe les motifs, le résultat est que le Niger est confronté à une menace croissante à l’ouest, tandis que celle de Boko Haram n’est pas encore éteinte à l’est, et qu’au nord, la Libye n’a jamais cessé d’inquiéter.

 

Le Point Afrique

Égypte : duel feutré entre Sissi et Al-Azhar

Le président égyptien avait appelé en 2014 l’institution à « révolutionner l’islam » devenu « une source d’anxiété pour le monde entier ». Sans résultat.

 

Le président Sissi a décrété trois jours de deuil national en Égypte, mais le peuple portera le deuil bien plus longtemps. Comment oublier l’attentat du 24 novembre contre des fidèles en prière dans la mosquée de Bir al-Abed, dans le Sinaï-Nord. 305 morts ( dont 27 enfants) et 128 blessés. C’est l’attentat le plus meurtrier de l’histoire récente de l’Égypte. Le président a juré de venger les « martyrs » par un coup de force brutal. Il a déjà commencé à tenir son serment.

Le déroulement de l’attaque donne à penser que les terroristes jouissaient de complices locaux. Dans le Nord-Sinaï, on le sait, des tribus bédouines soutiennent les djihadistes. Ailleurs aussi, des populations qui se sentent délaissées sont prêtes à les aider. Voilà pourquoi nombre de cheikhs et d’intellectuels souhaitent que l’appel lancé par le président Sissi, le 28 décembre 2014, soit entendu et appliqué.

Nous devons révolutionner notre religion.

Dans l’institut millénaire d’enseignement de l’islam sunnite, le raïs avait appelé à une « révolution de l’islam » : « Je m’adresse aux oulémas et aux imams. Nous devons examiner la situation actuelle en adoptant une perspective vaste et éclairée… Il est inconcevable que la pensée que nous tenons pour sacrée puisse faire de l’entière communauté islamique une source d’anxiété, de danger, de meurtres et de destructions partout dans le monde. Il est inconcevable que cette idéologie… – je ne parle pas de religion mais d’idéologie, le corpus d’idées et de textes que nous avons sacralisés au cours des siècles – soit rendue au point où il est devenu très difficile de la remettre en question. Nous avons atteint un point où cette idéologie est considérée comme hostile par le monde entier. (…) Vous devez vous opposer à l’idéologie actuelle avec fermeté. Permettez-moi de le répéter : nous devons révolutionner notre religion. »

S’adressant au recteur d’Al-Azhar, le cheikh Ahmed al-Tayeb, Sissi s’était fait plus précis : « Honorable imam, vous portez la responsabilité devant Allah. Le monde entier attend votre parole, car la nation islamique se déchire, se désintègre et s’en va à sa perte, et cela, de nos propres mains… »

Aucun chef d’État égyptien n’avait jamais tenu un tel discours. C’était un acte tout à la fois audacieux et courageux. Mais il a plongé la majorité des oulémas dans une grande méfiance : les changements que propose le président pourraient être lourds de conséquences. Tous les fidèles ne sont pas prêts à admettre une évolution qui modifie certains textes séculaires, et introduit une nouvelle vision du discours religieux. Principal interlocuteur du président égyptien, le cheikh Ahmed al-Tayeb, ne réagit pas. Au lendemain du discours, la presse gouvernementale défend avec virulence les propositions du président, d’autres journaux s’abstiennent de tout commentaire.

Le silence d’Al-Azhar

Dès lors commence un duel feutré entre Al-Azhar et la présidence. La plupart des cheikhs n’ont pas l’intention de répondre aux directives du président Sissi, tandis que les religieux du ministère des Wakfs (chargé des questions islamiques) s’appliquent à les suivre. La presse gouvernementale et les parlementaires proches du régime lancent une offensive contre Al-Azhar. Les principales critiques l’accusent de n’avoir pas rejoint la guerre idéologique contre le terrorisme menée par le chef de l’État et de ne pas promouvoir un renouveau du discours religieux en Égypte. « L’institution religieuse, ajoutent-ils, refuse d’accuser d’hérésie l’État islamique (Daech en arabe), qui a revendiqué plusieurs attentats terroristes dans le pays, en particulier contre les Coptes.

En réponse, Al-Azhar, pour montrer qu’elle remplit bien son rôle d’institution islamique modérée, a tenu au cours des récents mois des conférences sur le sujet de la lutte contre le terrorisme.

Mais les proches de la présidence affirment que les relations sont tendues entre les autorités et l’institution millénaire. Après une rencontre entre le raïs et le grand imam le 30 novembre 2016, le quotidien indépendant Al-Misriyoune a observé que le président était furieux qu’Al-Azhar n’attaque pas les organisations de l’islam politique, en particulier l’EI et les Frères musulmans.

Un conseil suprême

Le président Sissi a commencé par agir avec diplomatie. Le 21 juin 2017, lors de la cérémonie de Laylat al-Qadr (la nuit au cours de laquelle, selon la tradition musulmane, le Coran a été révélé pour la première fois au prophète Mohammed), Sissi a fait l’éloge d’Al-Azhar, mais il a réitéré le besoin d’un renouveau du discours religieux : une « question de vie ou de mort pour le peuple et pour la oumma ».

Le 26 juillet, quatre mois après les deux attentats du dimanche des Rameaux contre l’église Mar Girgis à Tanta et la cathédrale Saint-Marc d’Héliopolis, revendiqués par Daech, le président Sissi a adopté une mesure majeure. Il a décidé d’établir sous sa direction un « conseil suprême » pour combattre l’extrémisme et le terrorisme. Ses membres sont le président du Parlement, le Premier ministre, le cheikh d’Al-Azhar, le pape Tawadros ll, plusieurs ministres, le chef des renseignements, le mufti d’Égypte ainsi que des personnalités publiques. Selon les médias proches du régime, la création de ce conseil signifie que la présidence a décidé d’agir sur la question du renouveau du discours religieux, au lieu d’attendre que le ministère des Wakfs ou Al-Azhar adoptent ce chemin.

Cette décision d’Abdel Fattah al-Sissi prouve sa détermination. Reste à savoir si tous les prédicateurs suivront cette voie.

 

Le Point