Hydre islamiste ou opportunisme électoral ?

Suite au récent attentat perpétré par Mickaël Harpon présenté comme un converti à l’islam en 2009 et radicalisé depuis 2015 parce qu’il n’était pas notamment « Charlie », la France est passée en vigilance écarlate vis-à-vis de la menace islamiste. Il faut dixit le président Macron « appeler à une société de vigilance pour faire bloc contre l’hydre islamiste en demandant à chaque citoyen de signaler des comportements suspects ». Cette fois, l’heure est grave, car l’attentat a été commis au coeur du renseignement français et a fait quatre victimes et une blessée. L’ère du soupçon déjà présente au sein de la société française à l’égard du musulman, a été ravivée par les propos du président Macron lors de la cérémonie d’hommage aux victimes de l’attaque de la préfecture le huit octobre dernier.

Depuis, c’est la confusion qui règne au sein des services chargés entre autres de la sécurité du territoire, où chacun est appelé à dénoncer toute personne qui montrerait des signes de radicalisation. Évidemment, personne n’est formé pour ce genre de situation inédite et, bien incapable de désigner formellement un individu radicalisé. Nous entendons ici ou là dans les médias parler de musulman potentiellement radicalisé en termes de signaux faibles ou de signaux forts, mais qu’en est-il ?  Si, par malheur vous êtes récemment converti, si vous êtes basané avec une barbe, si vous refusez de serrer la main à une femme, si vous priez au travail, si vous vous rendez à la mosquée en kamis (vêtement traditionnel masculin) ou si vous vous « réjouissez » d’un attentat islamiste, vous présentez tous les symptômes de la radicalisation, qu’un de vos collègues ou plusieurs, c’est dans l’ère du temps, ira dénoncer auprès de votre hiérarchie.

Être musulman serait-il devenu un mauvais choix de vie en France ? Nous sommes en droit de nous poser la question de façon inquiétante car, pendant que certains médias se déchaînent sur l’amalgame entre islamisme et islam, voile et soumission, musulman et jihadiste…, des responsables politiques jettent de l’huile sur le feu pour attiser les tensions communautaires. En vue des prochaines élections municipales, les vannes de la stigmatisation sont grandes ouvertes et les temps sont troubles pour les musulmans, en particulier ceux « d’apparence » pour reprendre l’expression de Nicolas Sarkozy lorsqu’il était à la tête de l’État français. Sur le terrain de la stigmatisation voire de l’humiliation, est-il nécessaire de rappeler que les femmes voilées en sont les premières victimes dans l’indifférence la plus totale et que leurs agresseurs restent souvent impunis. Elles sont soumises à des dressages de corps où il est question de les intimer à abandonner leur voile signe d’une époque rétrograde selon leurs détracteurs. Situation révoltante, leur parole est toujours désappropriée au profit des mêmes sur les plateaux télé, très virulents pour ne pas dire les chantres d’une laïcité radicale. À qui profite tout cela ? Certainement pas aux musulmans car, quel besoin y a-t-il à vouloir nous faire croire qu’à travers cette tragédie, c’est l’islamisme radical qui menace l’ordre républicain. La volonté d’interpréter ces événements sous cet angle, revient à stigmatiser toujours les mêmes, en semant dans l’inconscient collectif un doute inacceptable et à moitié avoué lorsqu’implicitement, on attend de la part des musulmans une invisibilité alors qu’ils sont citoyens français.

En effet, la grande majorité des musulmans vit sa foi paisiblement dans un État laïc tirant profit de son cadre institutionnel et juridique sans avoir le sentiment de rompre avec l’islam et ses préceptes cultuels. L’islamisme n’est pas l’islam, il en est sa corruption. Il représente une idéologie véhiculée par des individus animés par le pouvoir, qui en tirent sa substance dans la confusion du religieux et du politique. Musulmans de France anciennement UOIF, d’obédience Frères musulmans, ne représente aucunement  la grande majorité des musulmans en France qui ne veulent, ni d’une charia, ni d’un califat.

Plutôt que de persister à brandir la menace islamiste, peut-être faudrait-il s’attacher à en comprendre les causes et l’attirance pour l’islam radical de personnes nées en France et souvent jeunes. La France est malade d’un vide religieux, d’un vide de sens, d’un affaiblissement de ses institutions et d’une absence de récit commun, qui jettent de jour en jour de plus en plus d’individus dans les mailles du radicalisme musulman dont le programme cristallise le rejet de l’Occident, enfonçant un peu plus le clou du fameux choc des civilisations, tant désiré par ses promoteurs. Par ailleurs, il n’y aura une véritable reconnaissance et acceptation de l’islam que lorsque le cercle du trouble et de l’amalgame sera rompu, permettant d’entrevoir enfin les musulmans pour ce qu’ils sont : des hommes et des femmes, d’horizons diverses et variés, qui aspirent à vivre sereinement leur foi en accord avec les lois de la République, et non comme c’est le cas depuis des décennies, d’être perçus dans une France périphérique comme des « sous-Français» dont on attend qu’ils adhèrent avec plus de ferveur à un pacte républicain auquel ils ne croient plus.

Notre société est en crise et le combat majeur se situe avant tout sur le terrain social et économique. Car, expliquer l’intérêt des études à des jeunes en situation de violence sociale, dont les parents vivent dans la précarité et qui voient leurs aînés, même les plus diplômés, discriminés sur le terrain de l’emploi, sera un défi difficile à relever. Quarante années de politiques déficientes en matière d’intégration, menées aussi bien par la gauche que par la droite, ne pourront pas être comblées par des discours de stigmatisation à l’endroit des musulmans. Dans un tel contexte, les jeunes et moins jeunes sont en permanence rappelés à leur origine, assignés à être arabes ou musulmans même lorsque ces référents n’expliquent plus leurs comportements quotidiens. Les vexations quotidiennes (dans la recherche d’un emploi ou d’un logement, de démarches administratives…), envers leurs parents hier, et envers eux aujourd’hui, ne seront pas réglées en brandissant l’hydre islamiste comme menace, islamisme dont par ailleurs certains politiques se sont accommodés durant des années ; les mêmes qui aujourd’hui le pointent  comme un problème prioritaire en France.

Le récent attentat à la préfecture de Paris a été révélateur du fossé entre la classe politique et le citoyen musulman qui se creuse davantage. En effet, peu se sont sentis concernés malgré une énième injonction illégitime de se désolidariser de cette tragédie.  Ils restent muets, en dehors du champ social, car leur liberté d’expression, à commencer par leur droit le plus fondamental, celui d’avoir un travail ou un environnement de vie décent, est depuis trop longtemps resté bafoué, et leurs revendications multiples inaudibles aux yeux de la classe politique. Ils ont perçu l’attentat commis par Mickaël Harpon comme un énième blang seing attribué aux médias et à certains politiques pour douter de leur citoyenneté et dévoyer sans retenue leur foi.

Il est fondamental qu’une prise de conscience ait lieu si l’on veut envisager des pistes afin de réduire les effets pervers de  cette islamophobie ambiante car le climat de haine qui en découlera n’apportera rien de positif à personne. La France se trouve confrontée à deux crises majeures, sur le terrain socio-économique et sur le terrain religieux. Tous les ingrédients sont réunis pour attiser les tensions et raviver des périodes sombres de l’histoire avec, cette fois, le musulman tout désigné comme bouc-émissaire. Et si cette situation de crises multiples donnait raison aux tenants de la théorie de la fin des temps, nous dirions alors que notre société vit son âge de dégénérescence.

 

Fatima Achouri