Une campagne du Conseil de l’Europe célébrant « la liberté dans le hijab » retirée sous la pression de la France

Il aura suffi de quelques heures pour qu’une grande partie du personnel politique, de l’extrême droite au gouvernement, critique cette campagne, diffusée en ligne, et obtienne son retrait.

Icône, Iconique, Islam, IslamiqueC’est précisément le message en anglais, accompagnant les portraits de plusieurs jeunes femmes voilées sur une seule moitié du visage, affirmant « beauty is in diversity as freedom is in hijab » (« la beauté est dans la diversité comme la liberté est dans le hijab »), qui est à l’origine des réactions de personnalités tant à l’extrême droite qu’à gauche du champ politique français et de l’intervention du gouvernement.

La France avait « fait part de sa désapprobation extrêmement vive »

Diffusée depuis jeudi 28 octobre, la campagne lancée par le programme pour l’inclusion et la lutte contre les discriminations du Conseil de l’Europe – programme cofinancé par la Commission européenne à hauteur de 340 000 euros – était jusqu’ici passée inaperçue.

Au sein du gouvernement, c’est la secrétaire d’Etat chargée de la jeunesse, Sarah El Haïry, qui a affirmé, après le retrait du post de la campagne par le Conseil de l’Europe mardi soir sur LCI, que la France avait « fait part de sa désapprobation extrêmement vive »,permettant par « ses réseaux diplomatiques » justement « le retrait de cette campagne dès [mardi] ».

Mercredi, c’est au tour du ministre des affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, de critiquer cette campagne. « Ces tweets n’ont rien à voir avec l’application du principe de laïcité en France », a-t-il fait savoir à l’occasion de la séance des questions au gouvernement au Sénat. « Il y a une différence de taille entre défendre la liberté de conscience, de religion, entre le fait de mener une lutte déterminée contre les discriminations et, d’autre part, faire de la part d’une institution comme le Conseil de l’Europe la promotion active d’un signe religieux ou vestimentaire particulier », a poursuivi M. Le Drian.

Au parti Les Républicains (LR), la campagne a généré de fortes réactions. Valérie Pécresse, candidate à l’investiture du parti pour la présidentielle de 2022 et présidente de la région Ile-de-France, a fait part dans un tweet de sa « stupeur », estimant que le voile n’était « pas un symbole de liberté mais de soumission ». L’un de ses concurrents à l’investiture, le député des Alpes-Maritimes Eric Ciotti, a dénoncé une « promotion du voile islamique » et une « négation de nos racines judéo-chrétiennes ». Le chef de file des sénateurs LR, Bruno Retailleau, a, quant à lui, estimé que le Conseil de l’Europe promouvait « ouvertement la soumission aux mœurs islamistes ».

La campagne a également fait réagir à gauche, la sénatrice socialiste Laurence Rossignol – ancienne ministre des droits des femmes et soutien à la candidature présidentielle d’Arnaud Montebourg – estimant dans un post : « Rappeler que les femmes sont libres de porter le hijab (dans le respect des lois de chaque Etat membre, en France celle de 1905 et 2004) est une chose. Dire que la liberté est dans le hijab » revient à « en faire la promotion ». L’ancien premier ministre et ex-membre du Parti socialiste Manuel Valls a, lui, jugé la campagne de lutte contre les discriminations « choquante, ahurissante et dangereuse ».

A l’extrême droite, elle a provoqué un tollé. Marine Le Pen, candidate du Rassemblement national (RN), a réagi par un tweet en début d’après-midi : « Cette communication européenne en faveur du voile islamiste est scandaleuse et indécente. C’est quand les femmes retirent le voile qu’elles deviennent libres, pas l’inverse ! » Pour le député souverainiste Nicolas Dupont-Aignan, qui s’exprimait également sur Twitter, « ceci n’est pas une campagne de propagande des Frères musulmans mais du Conseil de l’Europe ». Le polémiste Eric Zemmour, probable candidat à la présidentielle, a, lui, dénoncé un « djihad publicitaire » et affirmé que « l’islam est l’ennemi de la liberté ».

Les tweets « ne représentent pas la position du Conseil de l’Europe »

« Ces tweets ont été retirés et nous allons réfléchir à une meilleure présentation de ce projet », a confirmé dans un communiqué transmis à l’Agence France-Presse le Conseil de l’Europe, l’organisation paneuropéenne sise à Strasbourg. Ils « faisaient partie d’un projet conjoint » du Conseil et de l’Union européenne « dont l’objectif était de sensibiliser à la nécessité de respecter la diversité et l’inclusion et de combattre tout type de discours de haine », a justifié le Conseil de l’Europe. Les tweets « reflétaient les déclarations faites de manière individuelle par des participants dans l’un des ateliers du projet et ne représentent pas la position du Conseil de l’Europe ni de sa secrétaire générale [Marija Pejcinovic Buric] », a encore assuré l’instance.

Si la Commission a bien contribué au financement du programme pour l’inclusion et la lutte contre les discriminations, elle a souhaité faire préciser par son porte-parole, mercredi 3 novembre, lors de sa conférence de presse quotidienne, que le Conseil de l’Europe « jou[ait] un rôle de chef de file » et qu’elle « n’[avait] pas validé les éléments » controversés.

Pour autant, la Commission appelle à ce que soient pris en considération « les autres actions » de ce programme contre les discours haineux. « Notre position est extrêmement claire : les femmes doivent pouvoir porter ce qu’elles veulent, selon les lois du pays où elles vivent », a insisté un second porte-parole de l’institution.

Le Monde/ AFP