Distinguée pour « La voix de Hind Rajab », la réalisatrice Kaouther Ben Hania laisse son prix sur scène

Après un discours accusateur sur Gaza, la femme derrière le docudrame tuniso-français a transformé la récompense en un geste politique fort.

Lundi soir, la réalisatrice tunisienne Kaouther Ben Hania a été distinguée pour La voix de Hind Rajab (The Voice of Hind Rajab) par le prix du « film le plus précieux » lors de la cérémonie « Cinéma pour la paix », organisée en marge de la Berlinale. Quelques minutes plus tard, elle décidait de ne pas emporter sa récompense.

Le geste n’avait rien d’anodin. Au cours de la même soirée, les organisateurs ont également honoré l’ancien général israélien Noam Tibon, figure centrale du documentaire canadien The Road Between Us, salué pour avoir « sauvé sa famille » lors de l’attaque du 7 octobre 2023. Cette juxtaposition a été perçue comme une tentative d’afficher un équilibre, dans un contexte international où la rhétorique des « deux camps » continue d’imprégner les discours diplomatiques et culturels.

Face à un public composé de personnalités politiques et culturelles – parmi lesquelles l’ancienne secrétaire d’État américaine Hillary Clinton et l’acteur Kevin Spacey – Kaouther Ben Hania a prononcé un discours d’une rare fermeté.

« Je dois lire, parce que le prix du meilleur film cette année est plus grand que ce que je peux porter (…) Ce soir, je ressens davantage de responsabilité que de gratitude. La voix de Hind Rajab ne parle pas d’une seule enfant. Il parle du système qui a rendu son meurtre possible. Ce qui est arrivé à Hind n’est pas une exception. Cela fait partie d’un génocide. »

Un docudrame au plus près d’une voix

Docudrame tuniso-français mêlant cinéma vérité et écriture cinématographique, La voix de Hind Rajab reconstitue les événements réels ayant conduit à la mort de la fillette à Gaza. À partir des enregistrements authentiques des échanges entre Hind et les volontaires du Croissant-Rouge qui tentaient de la secourir, le film transforme une voix d’enfant, captée dans l’urgence, en un dispositif narratif d’une intensité saisissante. La mise en scène fait de cette parole isolée le centre d’une enquête visuelle et sonore sur la responsabilité, la mémoire et l’effacement.

Le film revient sur l’assassinat de la petite Hind Rajab, tuée avec des membres de sa famille ainsi que deux secouristes venus lui porter assistance, un drame que la réalisatrice attribue à une opération de l’armée israélienne et qu’elle érige en symptôme d’une violence systémique contre les Palestiniens.

Présenté en compétition officielle à la Mostra de Venise en septembre 2025, le long-métrage a remporté le Lion d’argent, Grand Prix du Jury, s’imposant comme l’un des films les plus débattus de la saison. Il a ensuite été nommé aux Golden Globes 2026 dans la catégorie Meilleur film en langue étrangère et retenu sur la shortlist des Oscars pour le Meilleur film international au nom de la Tunisie, confirmant son rayonnement mondial.

Un soutien international et une reconnaissance arabe

À cette visibilité festivalière s’ajoute un appui notable de figures majeures du cinéma international. Le film a été produit exécutivement par Brad Pitt, Joaquin Phoenix, Rooney Mara et Alfonso Cuarón, aux côtés de Dede Gardner et Jeremy Kleiner via Plan B Entertainment, avec Film4 et MBC Studios associés au projet. Parmi les autres producteurs exécutifs figurent Jemima Khan, Frank Giustra et Sabine Getty.

Porté à l’écran par Amer Hlehel, Clara Khoury, Motaz Malhees et Saja Kilani, et tourné en Tunisie, le film a également été sacré Meilleur film arabe par l’Egyptian Film Critics Association (EFCA) lors de sa cérémonie annuelle récompensant les films sortis en 2025.

Née à Sidi Bouzid en 1977 et formée à la Fémis à Paris, Kaouther Ben Hania s’est imposée comme l’une des voix les plus singulières du cinéma arabe contemporain avec Le Challat de Tunis, La belle et la meute et L’homme qui a vendu sa peau, nommé aux Oscars en 2021. Son cinéma explore les lignes de fracture entre fiction et réel, mettant en scène des récits où l’intime se heurte frontalement aux structures de pouvoir.

À Berlin, elle a conclu son intervention par ces mots : « Je la laisse ici comme un rappel. Et lorsque la paix sera recherchée comme un engagement véritable en faveur de la responsabilité face au génocide, alors je reviendrai l’accepter avec joie. »

L’Orient Le Jour

F. Achouri

Sociologue et consultante en développement des ressources humaines.

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