Et si on moralisait (aussi) les méthodes de recrutement ?

La cote de popularité de François Hollande depuis son arrivée au pouvoir ne cesse de dégringoler de façon inédite pour un chef d’Etat fraîchement élu il y a un an. Il est clair que sa prise de fonction ne s’est pas faite sous les meilleurs hospices : crise financière mondiale, hausse constante du chômage sur le territoire, conflit au Mali, fracture de la société française avec le débat sur le « mariage pour tous », le tout couronné par une grande déception des français vis-à-vis de la classe politique suite aux révélations de l’affaire Cahuzac[1].

Depuis que cette affaire a monopolisé durant plusieurs jours le story telling médiatique, le gouvernement Ayrault semble plus que jamais pris dans la tourmente, et tente le tout pour redresser la barre du navire France, en réhabilitant d’une certaine manière l’image fortement décrédibilisée et dégradée du politique français auprès de l’opinion. Déterminé à tout prix à rétablir cette confiance avec le peuple français, le président Hollande en appelle donc à l’ordre moral pour restructurer en quelque sorte ce désordre ambiant, en recourant à une nouvelle loi sur la moralisation de la vie publique. Cette loi établirait donc des normes et des valeurs morales auprès d’élus représentants du peuple, en introduisant les notions de bien et de mal (vérité vs mensonge). Mais nous savons que cette loi est une mesure urgente prise dans des circonstances qui le sont tout autant, et dont notamment les objectifs électoralistes évidents sont sous-jacents. Cette loi de moralisation sera-t-elle suivie d’effets ou retomberons-nous dans les mêmes travers de toutes les bonnes intentions politiques qui ont suivi la crise de 2008, restées sans effets, et avec les conséquences que nous connaissons. Dans cette foulée moralisatrice très en vogue par les temps qui courent, le ministre de l’Education nationale Vincent Peillon annonce récemment la mise en place dès la rentrée 2015 de cours de morale « laïque » au sein du primaire et du secondaire. 

Nous voyons donc en très peu de temps émerger une véritable volonté politique au plus haut sommet de l’Etat, pour tenter de rétablir un certain ordre moral dans une société française ébranlée par la crise, en perte de sens et en proie au désordre. Si le chômage reste la principale préoccupation majeure des Français, les politiques  pour le moment semblent inefficaces à l’enrayer. Les derniers chiffres catastrophiques du nombre de chômeurs nous le prouvent malheureusement.

Alors, mettre en place une loi sur la moralisation de la vie publique ne peut être que bénéfique dans une France profondément inégalitaire eu égard aux écarts de plus en plus importants entre riches et pauvres.

Mais si l’on agit ainsi sur la vie politique en la moralisant, sur l’éducation des enfants qui seront les adultes de demain en enseignant la morale « laïque », ne serait-il pas également profitable, pour ne pas dire désespérément nécessaire, de l’appliquer aux méthodes de recrutement qui, nous le savons depuis plus de trente ans, restent très iniques envers les Français issus de l’immigration, en particulier les musulmans qui restent fortement discriminés sur le marché du travail[2]. De nombreuses affaires, à l’instar de celles des groupes Adecco et Garnier sur les  recrutements « bleu, blanc, rouge[3] », nous rappellent que quotidiennement, une partie de la population souffre plus que la moyenne nationale pour trouver un emploi, assistant, impuissante, à des conditions de vie de plus en plus précaires. Pourquoi n’instaurerait-on pas enfin une loi dans la société civile qui moraliserait les procédés contestables de certains recruteurs ? Par moralisation, il faudrait dénoncer et sanctionner grâce à cette loi les méthodes immorales, discriminantes et indignes de ces recruteurs qui laissent dans la précarité, faute d’emploi, une frange de la population depuis trop longtemps. N’y aurait-il donc que la coercition (lourdes amendes, par exemple) qui soit efficace contre les sociétés qui refuseraient d’embaucher ces Français ou ces immigrés?

Car mêmes si les labels de diversité existent, ils ne semblent guère efficaces faute d’audit et de suivi régulier. Dans une France multiculturelle, il est terriblement injuste  et violent (en plus d’être tout simplement illégal) que des Mohammed, Rachida ou Mamadou voient leur CV ignoré alors que dans le même temps, on leur demande d’être fiers de cette France qui les rejette.

Évidemment, inutile d’invoquer l’argument du jeune sans qualification, puisque cette discrimination à l’embauche concerne même les plus diplômés. Les chiffres croissants de ces Français qui s’exilent au Canada, en Angleterre ou en Allemagne pour enfin être reconnus à leur juste valeur, nous rappellent cette difficile réalité et ne sont qu’une des conséquences du rejet de la France.

Il serait donc urgent d’agir dans ce domaine car la moralisation ne doit pas être sélective. Elle doit s’appliquer à tous ceux et celles au sein de la société française dont les décisions inhérentes à leur fonction influent sur les conditions de vie des citoyens. Non inquiétés pour leurs méthodes discriminatoires depuis trop longtemps, certains recruteurs, devraient eux aussi, à l’instar des hommes publics, faire preuve d’une certaine transparence dans leurs méthodes de recrutement jusqu’ici douteuses, dans un souci d’équité sociale. Et si le réel changement pour TOUS, c’était maintenant ?

Fatima Achouri


[1]          Ministre du budget qui a récemment avoué qu’il détenait un compte en Suisse après les accusations de Médiapart alors qu’il avait démenti en détenir un au sein même de l’hémicycle de l’Assemblée Nationale

[2]          Critère de discrimination invoqué : l’origine entre 27% et 29% depuis 2007. Rapport annuel de la Halde 2010.

[3]          http://lexpansion.lexpress.fr/management/discrimination-a-l-embauche-adecco-et-garnier-condamnes-pour-leur-recrutement-bleu-blanc-rouge_258361.html

 

 

F.Achouri

Sociologue spécialiste de l’islam contemporain.

Nos services s'adressent aux organisations publiques et privées désireuses de mieux comprendre leur époque.

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