Royaume-Uni : la nouvelle base de repli des Frères musulmans

Pourchassée en Égypte par les régimes militaires successifs, la confrérie a trouvé refuge outre-Manche, suscitant la méfiance du gouvernement Cameron.

 

Le Premier ministre anglais David Cameron a annoncé mardi l’ouverture d’une enquête par les services de renseignements britanniques sur la confrérie des Frères musulmans, présente sur son territoire. À charge pour les hommes du MI5 (sécurité intérieure) et du MI6 (renseignement extérieur) de faire toute la lumière sur « la nature de cette organisation, ses positions par rapport à l’extrémisme violent, ses liens avec d’autres groupes et sa présence au Royaume-Uni« , a ainsi précisé le locataire du 10 Downing Street. Plusieurs dizaines de partisans du président déchu Mohamed Morsi se sont rassemblés le 26 mars devant l'ambassade d'Égypte à Londres pour dénoncer la vague de répression au Caire.

Des suspicions qui accablent un peu plus une confrérie déjà honnie dans son propre pays. Après la destitution par l’armée en juillet 2013 de Mohamed Morsi, membre des Frères musulmans et premier président démocratiquement élu d’Égypte, le nouveau pouvoir en place a lancé une véritable chasse aux sorcières contre l’organisation. Près de 1 400 partisans du président déchu ont été tués dans des heurts avec la police et 529 autres (dont Morsi lui-même) encourent la peine de mort. Depuis décembre 2013, la confrérie est classée par Le Caire parmi les organisations terroristes.

Londres : nouveau point de ralliement

Des persécutions qui ne sont pas l’apanage du nouveau régime, estime Mathieu Guidère, professeur d’islamologie à l’université de Toulouse-Le Mirail. « Depuis des décennies, les pouvoirs successifs ont réprimé les membres de la confrérie qui n’ont eu d’autre choix que de quitter l’Égypte pour trouver refuge en Europe. » Et plus particulièrement au Royaume-Uni, « l’ancienne puissance coloniale, réputée pour son ouverture à l’égard des groupes religieux », rappelle-t-il. Comble de l’ironie, la confrérie avait été créée en 1928 par le cheikh Hassan al-Banna pour lutter contre la présence des Britanniques en Égypte.

Aujourd’hui, les Frères musulmans ont ainsi pu développer à travers le pays un important réseau, « très organisé et très influent », estime Sara Silvestri, chercheuse associée à l’université de Cambridge et maître de conférences à l’Université de Londres. La confrérie, « comme toutes les autres organisations musulmanes du pays », se fond « dans la sphère publique » par le biais d’écoles, d’associations, de commerces et de journaux. Et plus récemment, elle a fait de la capitale anglaise une base de repli pour les activistes pourchassés par l’actuel régime du général al-Sissi.

Un ancien kebab dans le district de Cricklewood (au nord de la ville) est ainsi devenu le nouveau point de ralliement et de réorganisation des Frères musulmans dans le pays, un « espace où les membres peuvent se retrouver en toute sécurité », expliquait récemment The Daily Mail. Une présence pas toujours appréciée par certains Britanniques. En janvier dernier, une vingtaine d’activistes du Britain First (extrême droite) s’étaient rassemblés devant l’échoppe, brandissant des bannières « Les Frères musulmans ne sont pas les bienvenus ».

Une menace pour l’Europe ?

Ainsi rassemblés, les Frères musulmans représentent-ils une menace pour l’Europe ? « Aucunement », selon Mathieu Guidère. « Ils n’ont aucun intérêt à raviver les tensions ou à soutenir des actions terroristes. Encore moins depuis l’Angleterre, où la confrérie est bien intégrée, et ce, depuis plusieurs décennies. » Et d’ajouter : « Ce serait courir à sa perte. » Pour Sara Silvestri, le réel danger vient de la décision du gouvernement elle-même : « Les activités et les positions politiques des Frères musulmans sont de notoriété publique ici, et l’enquête demandée par Cameron ne peut que générer des tensions inutiles et du ressentiment à travers le pays. »

Pour Le Caire en revanche, il y a bel et bien péril en la demeure anglaise. Preuve en est, selon le régime, la vague de violence qui frappe l’Égypte depuis la chute de Morsi. Depuis juillet dernier en effet, plusieurs attaques contre les forces de police, l’armée ainsi que contre des étrangers (un car de touristes sud-coréens) ont fait plus de deux cents victimes. Des attaques revendiquées pour la plupart par Andsar Bait al-Maqdis, un groupe djihadiste que le régime accuse d’être le bras armé de la confrérie. Si les deux organisations ont en effet le régime pour ennemi commun, Andsar Bait al-Maqdis entretiendrait plus de relations avec des groupes basés à Gaza, voire avec l’État islamique en Irak et au Levant, qui combat actuellement les troupes de Bachar el-Assad en Syrie.

La pression de l’Égypte et des monarchies du Golfe

« Il s’agit là d’une véritable stratégie de l’Égypte, soutenue par les monarchies du Golfe, pour lier confrérie et terrorisme et ainsi décrédibiliser les Frères musulmans auprès des pays européens », estime le professeur d’islamologie. Le but à terme, selon lui : « Éradiquer purement et simplement le mouvement de la scène politique ». Et pour cela, les ennemis des Frères musulmans entendent bien mettre la pression sur leurs alliés et partenaires économiques occidentaux. L’annonce de l’ouverture d’une enquête, pilotée par John Jenkins, l’actuel ambassadeur en Arabie saoudite – pays ayant récemment classé la Confrérie comme organisation terroriste -, interroge notamment sur l’influence jouée par le royaume wahhabite dans cette affaire.

Si Londres dément toute ingérence étrangère sur le dossier, en privé, les langues se délient. Un haut responsable anglais, cité par le Financial Times, assure que les Britanniques, « comme les Américains, ont été soumis à une importante pression de la part des Saoudiens pour faire quelque chose au sujet des Frères musulmans ». De là à interdire purement et simplement la confrérie ? Une option que Londres juge pour l’instant « possible, mais peu probable ».

 

Le Point.fr

F.Achouri

Sociologue spécialiste de l’islam contemporain.

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